Lily Wen : « The Rukai way est de partager la nourriture »

Inside Taiwan a échangé avec Lily Wen, Chef Rukai. Et nous avons parlé gastronomie, traditions et de plein de choses qui lui tiennent à coeur.

Toute cette semaine, pour célébrer le 8 Mars et la journée internationale du droit des femmes, Insidetaïwan.net part à la rencontre des femmes taïwanaises inspirantes qui font le Taïwan d’aujourd’hui. Pour ce premier article, nous avons eu la chance et l’honneur d’échanger avec Lily Wen, chef du Dawana, mondialement connue de la tribu Rukai. Elle met en valeur la cuisine aborigène. Farouche défenseuse de ses origines, des produits locaux, de l’environnement et des traditions, elle n’en reste pas moins à l’écoute du monde moderne. Sa vision de la vie et de la cuisine, intimement liées, tente de lier les deux mondes en en gardant que le meilleur.

Bonjour Lily, Merci de prendre le temps de répondre à nos questions.

Vous êtes membre de la tribu Rukai, pouvez-vous nous présenter votre peuple ?

Bonjour Luc. La population Rukai est d’environ 12 000 habitants. La majorité des Rukai se répartissent entre Pingtung et Taitung.

Le Dawana Café le jour – Copyright : Lily Wen

Les Rukai sont reconnus par le gouvernement taïwanais, qu’est-ce que cela change ou apporte ?

Le peuple Rukai est reconnu par le gouvernement taïwanais. Depuis la reconnaissance des 16 tribus de Taiwan, nous faisons parti d’un conseil indigène. Notre langue est désormais protégée en tant que langue officielle de Taïwan. Le gouvernement a également aidé à mettre en place l’apprentissage de la langue Rukai dans nos écoles. Pour l’enseignement supérieur, les étudiants autochtones bénéficient de frais de scolarité moins élevés. Ce sont les plus grands changements depuis que notre tribu a été officiellement reconnue.

Chaque peuple autochtone taïwanais est différent, qu’est-ce qui rend la tribu Rukai différente ?

Les Rukai ressemblent beaucoup à deux autres tribus, les Paiwan et les Puyuma. Les Rukai et Paiwan sont dirigés par un chef et l’héritage n’est transmis qu’au fils. Les Paiwan ont un chef féminin depuis quelques temps, mais le système Rukai est lui patriarcal et le chef est un homme. On peut noter que dans la tribu Puyuma, le chaman pouvait être une femme ou un homme. Tous les chamans sont, dans la hiérarchie et l’importance dans la tribu, égaux aux chefs.

Pour le peuple Rukai, la fête des récoltes est notre plus grande fête. Notre calendrier tribal suit le cycle de croissance du millet. Lorsque nous répandons les graines c’est le début de l’année, plus tard nous éclaircissons les semis. Lorsque nous commençons notre récolte, nous choisissons une fille pour visiter les villages et annoncer quand aura lieu la fête des récoltes. Lors de la fête des récoltes, les membres tribaux se rassemblent pour se marier et c’est à nouveau le début du cycle de vie. De plus, lors de la fête des récoltes, les femmes et les hommes célibataires se séparent dans différentes maisons pour apprendre les compétences traditionnelles Rukai nécessaires pour subvenir aux besoins de leur famille.

Vous défendez votre culture, essayez de la protéger et de la faire connaître… Comment agissez-vous ?

J’ai eu la chance de visiter l’Université des Premières Nations de Saskatoon au Canada. Ils m’ont amené à leur pow-wow. Mais quand j’ai regardé autour de moi, je n’ai vu que du coca cola, du pain blanc et du McDonalds. J’ai demandé à mes amis où se trouvaient leurs aliments traditionnels, mais ils ont dit qu’ils ne connaissaient pas la plupart des aliments que leurs ancêtres mangeaient. J’étais si triste. Plus tard, ils m’ont emmené à Ottawa pour visiter l’un des seuls restaurants autochtones. Cependant, une fois encore, il ressemblait beaucoup à McDonalds. À l’intérieur, ils m’ont donné un hamburger. Le chef l’a ouvert et à l’intérieur il y avait de la viande de buffle, il a dit : « C’est le dernier de nos plats indigènes. » À mon retour, j’ai décidé que je devais protéger la nourriture et les savoir faire en cuisine des Rukai.

À mon retour, j’ai décidé que je devais protéger la nourriture et les savoir faire en cuisine des Rukai.

Lily Wen
Produits Locaux – Copyright : Lily Wen

Je veux que mes petits-enfants connaissent la feuille d’alibulu utilisée pour l’abai, le sanglier, le sumac, les légumes sauvages. Je veux qu’ils sachent comment utiliser pleinement notre terre. Nous buvons l’eau de nos rivières. La forêt est notre garde-manger, notre réfrigérateur. Cela m’inspire de continuer à réinventer la nourriture de mon peuple pour partager ces saveurs avec mes invités. Et je continue mes études, d’abord école culinaire, puis mon master, et maintenant mon doctorat en anthropologie alimentaire. Je veux que le monde sache que notre nourriture existe toujours et qu’elle est délicieuse.

Je veux que mes petits-enfants connaissent la feuille d’alibulu utilisée pour l’abai, le sanglier, le sumac, les légumes sauvages.

Lily Wen

La gastronomie est une partie importante d’une civilisation… quelle est sa place parmi votre peuple ?

La gastronomie est si importante pour notre culture; la façon Rukai est de partager la nourriture. Nous avons une façon particulière de fumer la viande pour les événements importants. Pour la naissance d’un bébé, nous préparons un repas très spécial appelé ilang. Nous utilisons la partie grasse du ventre d’un sanglier et le faisons d’abord tremper dans de l’alcool de riz. Après cela, vous l’enduisez de sel et laissez le durcir pendant un mois avant que la mère n’accouche. Lorsque le bébé est né, vous rincez la poitrine de porc, enlevez le sel et séchez la à nouveau.

Ensuite, vous le fumez. Et en récupérez l’huile. Mes amis français m’ont dit que vous utilisez du vin ou de l’eau selon les rites pour bénir un nouveau bébé, les Rukai utilisent cette huile. La famille accueillera tout le village pour saluer le nouveau bébé et tous les anciens verseront l’huile sur le bébé pour bénir la nouvelle vie.

Lorsque nous préparons l’ilang, nous laissons également la graisse s’égoutter dans un congee de millet. Ce repas est partagé avec tout le monde. On met tout le reste du cochon dans du boudin (deldel) et tous ceux qui viennent accueillir le bébé reçoivent un boudin, même s’ils ne sont pas de la famille.

Dawana la nuit – Copyright : Lily Wen

Un autre exemple, lorsqu’un chasseur se trouve dans les montagnes pour chasser le cerf, le sanglier ou d’autres animaux. Il est très difficile de ramener toute la viande et souvent les chasseurs seront dans les montagnes plusieurs jours d’affilée. Pour conserver la viande, les chasseurs la fument. À leur retour, les anciens viennent inspecter la nourriture. Les anciens reçoivent une part de la viande et le reste est pour la famille. Dans les montagnes, les chasseurs prélevaient également le cœur, les abats et les meilleurs morceaux de viande pour en faire des boudins.

Ils gardaient ces saucisses pour leurs femmes. Cela a permis aux femmes de savoir que leurs maris pensaient à elles et de montrer l’appréciation des maris pour tout le travail que les femmes font. Ce deldel est un partage de nourriture mais aussi un cadeau d’amour pour la famille du chasseur. C’est tellement important pour notre culture que nous avons essayé de conserver cette tradition. Encore une fois mes amis français m’ont dit que vous offriez des fleurs pour montrer que vous appréciez une femme, nous nos hommes nous offrent des boudins d’abats !

Quelles sont les spécificités de la cuisine Rukai ?

Pour mon peuple du village de Darumak, nous utilisons toujours la nourriture pour exprimer notre culture. De la fête des récoltes au wakam et à l’abai, nous nous préparons pour différentes occasions. Nous cultivons encore du mil, des légumes sauvages, du kinwa et du taro. La gastronomie et le partage de cette nourriture font partie intégrante de notre culture.

Notre spécialité est l’ilang fait à la naissance du bébé. Comme je l’ai dit, nous préparons cela en plusieurs mois. Nous avons également différents Abai pour différentes régions et occasions.

Viande Fumée – Copyright : Lily Wen

La cuisine taïwanaise moderne incorpore-t-elle des éléments de la cuisine Rukai ?

Je vois que la cuisine taïwanaise a commencé à utiliser des ingrédients Rukai comme la feuille de bétel. Ils sont également de grands fans d’Abai et certains ont ouvert des boutiques Abai. Les Taïwanais ont également commencé à cuisiner avec du millet, et font du vin avec depuis de nombreuses années.

Qu’est-ce qui surprend le plus ceux qui découvrent votre cuisine ?

Je pense que les gens sont plus surpris par nos fameux boudins. De nombreuses cultures ont un boudin, mais de nombreux Taïwanais sont surpris de voir à quel point les boudins Rukai sont délicieux. J’utilise la feuille de bétel comme herbe dans nos boudins, et cela les rend très spéciaux. Ils se vendent plus rapidement.

Atelier autour de la cuisine Rukai- Copyright : Lily Wen

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de plats Rukai ?

Il existe un plat spécial appelé wakam. Le wakam est de la viande fumée. Vous devez d’abord sélectionner votre bois et le réduire en charbon de bois. Ensuite, vous suspendez la viande et la fumez avec le charbon de bois, comme les chasseurs préparaient la nourriture dans les montagnes. Il peut s’agir de n’importe quelle viande, poisson, cerf, sanglier, poulet. Cela donne une saveur très spéciale. Avant les réfrigérateurs, nous utilisions la fumée pour conserver nos aliments. Et comme chacun utilise un bois différent et utilise ses propres épices ou des durées de séchages différentes, chaque wakam est différent.

Quel impact aimeriez vous que votre cuisine ait ?

Je rêve de faire découvrir à beaucoup de gens la culture Rukai, notre rapport à la nourriture, notre respect de la nature. Je pense que c’est tellement important pour les gens d’apprendre de nous. Même les non-Rukai prennent conscience de la manière de protéger leur environnement. J’aimerais enseigner à plus de gens ce savoir : qu’est-ce qui est comestible sur la montagne, comment faire une couronne de fleurs, comment utiliser et protéger ces ressources. Je veux enseigner à quel point nos cuisines sont étroitement liées à notre environnement.

Exemple de repas au Dawana Café – Copyright : Lily Wen

Je pense que c’est tellement important pour les gens d’apprendre de nous

Lily Wen

Notre webzine s’adresse aux francophones, avez-vous des plats de la gastronomie française que vous aimez ?

J’aime le pain français, le vin, le fromage et les saucisses.

Et pour finir pouvez vous nous donner une recette typiquement Rukai ?

Oui bien sûr ! La recette de notre sel de montagne

Une de nos épices sauvages s’appelle le sel de montagne. Nous le récoltons à partir des graines du sumac (Rhus chinensis). Cet arbre est cultivé partout dans le monde (donc vous pourrez facilement faire cette épice). Dès que les graines deviennent dorées, vous pouvez trouver de petits cristaux de sel sur les graines. À ce moment, vous pouvez récolter une petite branche et la suspendre chez vous pour la faire sécher. Si les graines sont encore collantes, elles doivent sécher plus longtemps. Une fois les graines sèches, vous pouvez les écraser dans un mortier et avec un pilon. Nous utilisons le sel de montagne sur des viandes comme le porc, le poulet et le poisson, ainsi que lors de la fabrication de nos cornichons.

Sumac pour faire le Sel des Montagnes – Copyright : Pullupyourplants

Pour réserver et goûter la délicieuse cuisine de Lily Wen il vous suivez de suivre ce lien.

  • Adresse du Dawana Café : No. 22號, Dongxing Rd, Taitung City, Taitung County, Taïwan 950
  • Téléphone : +886 8 938 1258

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À propos de l'auteur

Luc

Luc

Fondateur du webzine francophone Insidetaiwan.net Consultant en développement international 🚀des entreprises en Asie du Sud-Est #Taiwan #Tourisme #Société #Culture #Business #Histoire #Foodie

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