Un samedi soir à New Taipei. Je m’installe dans la salle d’un Family Mart, ce convenience store du bas de ma rue que je connais par cœur — les lumières au néon trop blanches, le bip des caisses, les gens qui passent chercher un onigiri ou un ticket de loterie. Il y a quelque chose de rassurant là-dedans. Je coiffe mon casque, j’ouvre Spotify, je clique sur Bai Yun — cette jeune chanteuse franco-taïwanaise pour laquelle toute la rédaction d’Insidetaiwan.net a eu un véritable coup de cœur, quelque part entre la chanson française et le R&B, avec une mélancolie douce qui flotte dans l’air comme une fumée d’encens. Et j’ouvre les premières pages du roman de Li Ang (李昂) : Le banquet aphrodisiaque (鴛鴦春膳). Je ne savais pas encore ce qui m’attendait. Il y avait quelque chose de franchement décalé entre la douceur presque éthérée de la voix de Bai Yun et la noirceur tranchante de cette écriture. J’ai dévoré le livre. En deux soirs. Dans ce Family Mart et chez moi. Et avec la certitude croissante que Li Ang est, tout simplement, l’une des grandes voix de la littérature mondiale actuelle.
Li Ang, la femme qui fait peur depuis quarante ans
Li Ang est née en 1952. C’est en 1983, avec Tuer son mari (Shafu), qu’elle s’est imposée comme l’une des romancières taïwanaises les plus marquantes — un chef-d’œuvre de la littérature féministe qui lui a valu autant de louanges que de violentes attaques. En France, ce texte a circulé sous deux titres différents : La femme du boucher (Flammarion, 1992), puis Tuer son mari (Denoël, 2004). Même livre, même gifle. Imaginez une Marguerite Duras qui aurait grandi à Lukang plutôt qu’en Indochine, avec en plus une capacité à choquer qui ferait rougir Michel Houellebecq. Li Ang aime transgresser les normes.

Avec Le jardin des égarements (Picquier, 2003), elle avait déjà montré l’étendue de sa palette : entre Taipei et New York, une femme se cherche dans le désordre d’une passion amoureuse, tiraillée entre le jardin d’enfance où son père resta cloîtré des années durant et l’invention d’un bonheur à chaque saison de la vie — tout de finesse, loin de la brutalité frontale de La femme du boucher. Li Ang n’est pas une écrivaine à un seul registre. C’est précisément ce qui la rend dangereuse.
Elle parle avec une langue directe et souvent crue des tabous de la société taïwanaise : la sexualité, le féminisme, la politique. Elle se bat contre le conformisme et défend des causes précises : la lutte contre les violences conjugales, la liberté sexuelle, la démocratie. Et elle est devenue un symbole pour les femmes taïwanaises. Cerise sur le gâteau — ou plutôt, mets d’honneur sur la table — elle est la première femme écrivaine de langue chinoise à avoir reçu, en 2004, le grade de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres du ministère de la Culture français. La France a du goût, parfois. Souvent.
Un roman-menu qui raconte cent ans de Taïwan
Le banquet aphrodisiaque, publié en français aux éditions L’Asiathèque en 2023 dans la collection Taïwan Fiction (traduit par Coraline Jortay), n’est pas un roman comme les autres. C’est, littéralement, un menu. Les chapitres portent des noms de plats : « La civette et le pangolin », « Le riz au curry », « Les nouilles au bœuf », « Le thé aux perles », « Gourmandises aphrodisiaques », « Banquet d’État », « Menu dégustation », « Mets végétariens ». La narratrice s’appelle Wang Chi-fang, écrivaine fictive qui grandit à Lucheng. Son histoire — et celle de sa famille — traverse l’île de Taïwan depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, à travers la nourriture.
On y voit comment l’île s’est émancipée de ses lois, de ses tabous ancestraux et des régimes oppressifs qui ont pesé sur elle. C’est du Proust revisité à la sauce soja. Sauf que là, la madeleine, c’est du pangolin cuisiné en cachette. Du pangolin, en passant par le curry japonais hérité de la colonisation, les nouilles au bœuf des prisons de la Terreur blanche, jusqu’au bubble tea de la démocratisation — Li Ang associe chaque plat à un moment précis de l’histoire de son pays. Le résultat donne le vertige. On mange, on lit, on comprend.

| 🍽️ Chapitre | 📅 Événement historique associé |
|---|---|
| La civette et le pangolin | La faune sauvage, les traditions ancestrales et les tabous alimentaires |
| Le riz au curry | La colonisation japonaise (1895-1945) |
| Les nouilles au bœuf | La Terreur blanche et les prisonniers politiques |
| Le thé aux perles | La démocratisation de l’île (années 1990) |
| Gourmandises aphrodisiaques | Le pouvoir masculin et la domination sur les femmes |
| Banquet d’État | Les fastes du régime de Tchiang Kaï-chek |
| Menu dégustation (Cuisine du monde) | La mondialisation et l’ouverture de Taïwan |
| Mets végétariens | Le retour aux sources et la spiritualité contemporaine |
La nourriture comme arme politique et féministe
Ce qui rend Le banquet aphrodisiaque vraiment fort, c’est que la gastronomie n’est jamais qu’un prétexte. La nourriture est une métaphore de la condition hybride de Taïwan : les liens avec la Chine, l’influence japonaise, la mondialisation des cuisines occidentales. Mais c’est aussi une voie d’accès aux sensations les plus extrêmes et à une réflexion très originale sur l’érotisme. Li Ang raconte, avec un humour corrosif que l’on devine dans d’autres de ses œuvres comme le Jardin des égarements, comment les hommes taïwanais ont, pendant des siècles, consommé toutes sortes d’animaux pour décupler leurs facultés viriles. Le ton ironique de l’autrice ajoute de la légèreté à des propos crus et provocateurs, mais l’objectif est clair : tout ce pouvoir que les hommes tentaient d’acquérir dans l’assiette, c’était pour en garder davantage sur les femmes.
Li Ang le dit sans emphase. Elle le montre, tout simplement. Pensez à Annie Ernaux, mais avec des recettes. Li Ang a parlé lors de sa venue à Paris d’un chapitre en particulier — « Les nouilles au bœuf » — qui relate l’histoire d’un ami à elle, prisonnier politique pendant 25 ans et cinq mois, qui a assisté à l’exécution d’un autre prisonnier. Il a regretté toute sa vie de ne pas lui avoir offert à temps son bol de soupe. Voilà ce que Li Ang fait avec de la nourriture : elle en fait de la tragédie pure.
Ce qu’on a aimé — et ce qui peut déconcerter
Soyons honnêtes : Le banquet aphrodisiaque n’est pas un roman facile. La profusion de détails et les descriptions rendent la lecture parfois fastidieuse. Certains passages sur les mets aphrodisiaques proprement dits — pangolins, civettes, organes divers — peuvent déconcerter un lectorat occidental non préparé. Ce n’est pas de la provocation gratuite, mais ça ressemble à de la provocation gratuite, et il faut tenir bon. La postface de Gwennaël Gaffric, directeur de la collection Taïwan Fiction, est indispensable : elle permet de mettre des noms sur des personnages esquissés et de préciser certaines notions qui pourraient faire défaut au lecteur occidental.
En revanche, ce qu’on a adoré, c’est précisément la construction en chapitres-plats, la façon dont le champ lexical bascule imperceptiblement d’un chapitre à l’autre, la manière dont Li Ang et sa traductrice jouent avec les doubles sens. Le chapitre « Banquet d’État » — où l’on voit les plats se succéder à la table de Tchiang Kaï-chek pendant que des prisonniers politiques meurent de faim dans leurs geôles — est, à lui seul, un chef-d’œuvre de littérature politique. Flaubert aurait aimé cette scène.
| ❤️ Ce qu’on a aimé | ⚠️ Ce qui peut décontenancer |
|---|---|
| La structure en chapitres-plats, originale et cohérente | La profusion de descriptions culinaires parfois écrasante |
| L’humour corrosif et l’ironie féministe de Li Ang | Les passages sur les mets aphrodisiaques, crus et très sexualisés |
| La façon dont chaque plat devient un fragment d’histoire politique | La nécessité de lire la postface pour comprendre certaines références |
| Le glissement imperceptible du champ lexical d’un chapitre à l’autre | Des personnages politiques esquissés, difficiles à identifier sans contexte |
| La traduction de Coraline Jortay, qui restitue les jeux de mots | Un rythme inégal selon les chapitres |
| Le chapitre « Banquet d’État », d’une force politique rare | L’entrée dans le roman, déroutante pour qui attend un récit classique |
Notre avis : ❤️❤️❤️❤️❤️
Pour moi, Le banquet aphrodisiaque est l’un des meilleurs romans qu’il m’ait été donné de lire. Je le classe au même niveau que la Montagne de l’âme, le Comte de Monte-Christo, Voyage au Bout de la Nuit, Guerre et Paix dans la liste des romans que je lirais encore et encore parce que comme eux il fait dorénavant partie de moi.
Pas uniquement parce qu’il raconte Taïwan — mais parce qu’il le fait à travers les yeux d’une femme qui mange, se souvient, résiste et comprend. Li Ang transforme chaque bouchée en fragment d’histoire collective.
Et on finit inévitablement par se poser la question : et si on faisait pareil avec la France ? Marignan, Villers-Cotterêts, Charlemagne, Clovis, la Révolution, l’Occupation, Mai 68 — quels plats associerions-nous à tous ces moments ? Ne me demandez pas à moi. Je finirais forcément par ne choisir que des plats savoyards.
L’essentiel à retenir
- 🍜 Le banquet aphrodisiaque de Li Ang retrace cent ans d’histoire de Taïwan à travers des plats emblématiques, de la colonisation japonaise à la démocratisation de l’île.
- ✊ Li Ang est une voix féministe et politique majeure de la littérature taïwanaise, Chevalière de l’Ordre des Arts et des Lettres en France depuis 2004.
- 🌶️ Le roman mêle gastronomie, érotisme et critique du pouvoir masculin avec un humour corrosif qui surprend et dérange — intentionnellement.
- 📖 La traduction de Coraline Jortay (L’Asiathèque, collection Taïwan Fiction) et la postface de Gwennaël Gaffric sont essentielles pour apprécier pleinement le texte.
- 🏝️ Pour quiconque veut comprendre Taïwan en profondeur — son histoire, ses contradictions, sa sensualité — ce roman est une porte d’entrée incomparable.
Foire aux Questions
Li Ang est-elle connue en dehors de Taïwan ?
Oui, et plus qu’on ne le croit. Li Ang est traduite dans de nombreuses langues. En France, plusieurs de ses ouvrages ont été publiés : La femme du boucher, Nuit obscure (Actes Sud), Le jardin des égarements (Picquier). Son roman Tuer son mari reste la référence absolue pour découvrir son univers. Elle est reçue comme une grande figure de la littérature féministe asiatique dans les cercles universitaires européens.
Faut-il connaître l’histoire de Taïwan pour lire ce roman ?
Pas obligatoirement — mais ça aide vraiment. Le roman fonctionne comme une initiation : on peut y entrer sans rien savoir et en ressortir avec une compréhension solide de la Terreur blanche, de la colonisation japonaise ou de la démocratisation des années 1990. Pour les lecteurs qui veulent un socle, la postface de Gwennaël Gaffric est un guide précieux inclus dans l’édition française.
Où acheter « Le banquet aphrodisiaque » en version française ?
Le roman est publié aux éditions L’Asiathèque dans la collection Taïwan Fiction (ISBN 9782360573868). Il est disponible dans toutes les librairies en ligne (Amazon, Decitre, Fnac) et peut être commandé dans n’importe quelle librairie physique. La Librairie Le Phénix à Paris, spécialiste de l’Asie, le tient régulièrement en stock.
A Taïwan vous le trouverez à la Librairie le Pigeonnier, la librairie française de Taipei.

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