Le cinéma en langue taïwanaise : l’histoire oubliée et retrouvée des Taiyu Pian (台語片)

Les Taiyu Pian, plus de 1 100 films en langue taïwanaise entre 1955 et 1981, reviennent grâce aux restaurations numériques du TFAI.

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Le cinéma populaire parle toujours la langue du peuple. Pendant trente ans, une industrie entière a produit plus de 1 100 films dans la langue que parlaient les habitants de Taïwan au quotidien — et l’histoire officielle a failli les effacer tous. Les Taiyu Pian / Taiwanese-language cinema (台語片), ces films en langue taïwanaise, ont dominé les salles obscures de l’île entre 1955 et 1981, souvent méprisés par les élites, adorés par le public. Réalisés à petit budget, en quelques semaines, ils racontaient la vie des gens ordinaires, leurs amours, leurs dettes, leurs peurs. Aujourd’hui, grâce aux efforts du Taiwan Film and Audiovisual Institute / TFAI (國家電影及視聽文化中心), ces trésors cinématographiques reviennent à la lumière. Et en 2025, l’année du 70e anniversaire des Taiyu Pian, Taïwan leur rend enfin l’hommage qu’ils méritent.

Un cinéma né de la résistance culturelle

Tout commence en 1955 avec l’adaptation d’un opéra de gezaixi (歌仔戲) traditionnel qui fait un triomphe inattendu dans les salles. Le premier film taïwanais en langue locale est une adaptation d’un opéra traditionnel produit en 1955, dont le succès surprise pousse de nombreux studios à voir le jour pour capitaliser sur l’engouement. Le contexte est politiquement tendu. Le gouvernement du Kuomintang (KMT), replié à Taipei depuis 1949 après sa défaite face aux communistes de Mao Zedong, impose le mandarin comme langue nationale unique et soutient activement une industrie cinématographique en mandarin.

Les films taïwanais en langue locale sont tournés en Hoklo, le dialecte d’origine fujianaise parlé par la grande majorité des habitants de longue date de l’île. Malgré — ou à cause de — cette pression politique, les studios privés qui produisent des Taiyu Pian attirent massivement les spectateurs. Avant l’ère de la télévision, ces films offrent pour la première fois aux habitants l’opportunité de voir leur propre vie à l’écran, avec des acteurs parlant leur langue. Bien que souvent produits de manière rudimentaire, ces films débordent d’enthousiasme et rencontrent un public immense, qui fait la queue devant les cinémas pour voir ses films préférés.

L’industrie ne se contente pas de survivre. Elle explose. À son apogée, entre 1965 et 1969, plus d’une centaine de films sont produits chaque année. Non seulement ces petits studios parviennent à exporter leurs œuvres à l’étranger et à dégager de bons bénéfices, mais le cinéma en mandarin — qui bénéficie du plein soutien du gouvernement KMT — peine à tenir le choc face à la concurrence.

Pour les cinéastes indépendants qui les réalisent, ces films sont aussi un espace de liberté relative. De nombreux cinéastes des Taiyu Pian abordent des sujets jugés trop sensibles par ceux qui travaillent dans l’industrie cinématographique en mandarin. Violence domestique, corruption, désillusion urbaine : des thèmes que le cinéma officiel ne touche pas.

Des genres variés, un peuple en transformation

Erreur de croire que les Taiyu Pian se réduisent à de simples mélodrames sentimentaux. Ces films couvrent un éventail très large — mélodrames, mais aussi comédies, films d’horreur, thrillers, films d’espionnage et œuvres d’action. La comédie Wang Ge Liu Ge You Taiwan / Brother Wang and Brother Liu Tour Taiwan (王哥柳哥遊台灣, Li Xing, 1959) est le premier grand succès populaire non tiré d’un opéra, lançant une franchise de sept suites. Dans cette comédie inspirée du duo Laurel et Hardy, deux amis partent en voyage après qu’un devin prédit à l’un qu’il va s’enrichir et à l’autre qu’il va mourir dans 44 jours.

Le film redouble l’attrait des Taiyu Pian pour le public local : entendre sa propre langue à l’écran et voir ses paysages sur grand écran. À l’opposé du registre comique, Lin Tuan-qiu (林摶秋) élève le mélodrame au rang d’art. Son Zhang Fu De Mi Mi / The Husband’s Secret (丈夫的秘密, 1960) met en scène un triangle amoureux dans lequel deux femmes font face, avec retenue et dignité, aux défaillances d’un homme.

Lin Tuan-qiu, formé au Japon, établit en 1958 ses propres studios de production et ses films sont reconnus pour leurs portraits psychologiques minutieux, notamment dans la représentation des personnages féminins. De son côté, le réalisateur Xin Qi (辛奇) donne au genre ses œuvres les plus audacieuses : son film Weixian De Qingchun / Dangerous Youth (危險的青春, 1969) et Diyu Xinniang / The Bride Who Has Returned from Hell (地獄新娘, 1965) font partie des Taiyu Pian les plus célébrés et restaurés. Dangerous Youth s’ouvre sur une course de moto et critique frontalement le matérialisme et les inégalités de genre dans une société sous loi martiale — un acte de courage rare pour l’époque.

Dans les années 1950 et 1960, l’essor du cinéma en langue taïwanaise accompagne la transition de Taïwan d’une économie rurale vers une économie urbaine. Ces films articulent et médiatisent une expérience taïwanaise de la modernisation. Les intrigues et les résolutions à l’écran révèlent les efforts des cinéastes et de leurs publics pour concilier des ensembles de valeurs contradictoires dans une société en mutation. Les gares ferroviaires de Taipei ou de Tainan (台南) reviennent comme décor récurrent : lieux de départ, de retrouvailles impossibles, d’amours qui finissent sur le quai. L’un des thèmes récurrents est la romance qui naît ou s’achève dans une gare de chemin de fer taïwanaise.

L’effacement programmé, puis la résurrection

Le déclin des Taiyu Pian n’est pas naturel. Il est politique. Le gouvernement de la loi martiale continue de promouvoir le cinéma en mandarin, marginalisant progressivement les films en langue taïwanaise. Dans les années 1970, des années entières peuvent s’écouler sans qu’un seul Taiyu Pian soit produit. La télévision achève ce que la politique avait commencé : les spectateurs désertent les salles.

En 1981, la production s’arrête. Et avec elle, la mémoire de tout un pan du cinéma taïwanais risque de disparaître. Sur les 1 000 films en langue hokkien produits entre 1956 et 1981 — et 1 500 à 2 000 si l’on compte tous les titres identifiés — à peine 160 films complets survivent aujourd’hui, victimes de la censure politique de la Terreur Blanche, des mauvaises conditions de stockage et d’une absence de pratiques archivistiques sérieuses.

La renaissance commence discrètement dans les années 2000 et s’accélère avec la montée en puissance du TFAI (國家電影及視聽文化中心). Le TFAI a entamé la restauration numérique de films en 2008 et avait réalisé 7 147 scans numériques avancés et 109 restaurations numériques complètes d’ici fin 2026. La mission est urgente : de nombreux négatifs survivants souffrent du «syndrome du vinaigre», une dégradation chimique accélérée par les conditions de chaleur et d’humidité tropicales de Taïwan, rendant certaines bobines irréversiblement inexploitables.

À partir de 2017, les films restaurés partent en tournée dans les universités et cinémas d’art et d’essai britanniques et européens grâce au projet Taiwan’s Lost Commercial Cinema: Recovered and Restored, co-organisé par des chercheurs du King’s College London et de la SOAS University de Londres. La restauration et la mise en circulation sur DVD de films en langue taïwanaise par le TFAI ont inversé des décennies de négligence et réécrit l’histoire du cinéma taïwanais.

2025-2026 : l’année de tous les hommages

L’anniversaire tombe avec éclat. Le TFAI a lancé «Formosa Treasure: Taiyupian as World Cinema», une série commémorative d’un an célébrant le 70e anniversaire des Taiyu Pian. Ce jalon remonte à 1956 et à la sortie de Xue Pinggui He Wang Baochuan / Xue Pinggui and Wang Baochuan (薛平貴與王寶釧), le premier Taiyu Pian tourné en pellicule 35mm. Sur les quelque 1 200 titres identifiés dans les archives du TFAI, seulement 200 environ ont survécu (complets et incomplets) — et parmi eux, seule une fraction a été restaurée numériquement.

Début 2026, le TFAI a restauré son 100e film en langue hokkien. C’est une étape symbolique majeure pour une institution fondée en 1979 et dont la collection compte aujourd’hui plus de 20 000 titres. Le programme, qui court jusqu’en 2026, s’articule autour de quatre axes thématiques et inclut des projections internationales à Singapour et au Japon, ainsi que des collaborations avec des cinémas locaux et des initiatives de recherche en accès libre. Parmi les titres récemment restaurés figurent Zhang Di Qiu A-Zu / Zhang Di Seeks A-Zu (1969) et Hao Lin Ju / Good Neighbors (1962).

La Cinémathèque française a de son côté programmé une rétrospective sur le «cinéma de mauvais genre taïwanais», intégrant plusieurs Taiyu Pian dans sa programmation. Ces films ne sont plus de simples curiosités archivistiques : ils s’imposent désormais dans le débat académique international comme un chapitre essentiel de l’histoire du cinéma mondial.

Wang Ge et Liu Ge en voyage à Taïwan

10 films emblématiques des Taiyu Pian (台語片)

TitreRéalisateurGenre / AnnéeActeurs principauxSynopsis
Wang Ge et Liu Ge en voyage à Taïwan

王哥柳哥遊台灣
Li Xing (李行)Comédie 1959Li Kuan-chang (李冠章), Tsai Ai-chi (蔡矮仔)Deux amis de condition modeste — un cireur de chaussures corpulent et un conducteur de pousse-pousse maigrichon — partent en voyage à travers Taïwan après qu’un devin prédit à l’un la fortune et à l’autre la mort prochaine. Première franchise du cinéma taïwanais, inspirée du duo Laurel et Hardy.
Le secret du mari

丈夫的秘密
Lin Tuan-qiu (林摶秋)Mélodrame 1960Chang Mei-yao (張美瑤), Chan Fan-yang (詹芳妤)Tshiu-Bi ignore que son amie d’enfance Le-Hun, mère célibataire contrainte de travailler en cabaret, est l’ancienne maîtresse de son mari. Une radiographie de la culpabilité masculine et de la solidarité féminine sous la Taïwan des années 1960.
La fiancée revenue de l’enfer

地獄新娘
Xin Qi (辛奇)Horreur / Thriller 1965Jin Mei (金玫), Ke Jun-xiong (柯俊雄), Dai Pei-shan (戴佩珊)Un entrepreneur apprend que sa femme s’est enfuie avec un amant et s’est noyée. Mais quand une inconnue mystérieuse apparaît dans sa vie, la vérité se révèle bien plus sombre. Adaptation d’un roman gothique britannique transposé dans le contexte taïwanais.
Les six suspects

六個嫌疑犯
Lin Tuan-qiu (林摶秋)Thriller / Noir 1965Gao Ming (高明), Liu Qing (劉清)Un détective privé enquête sur les secrets troubles d’une grande entreprise sidérurgique où son ancienne compagne travaille. Film noir restauré en 2K en 2017, considéré comme un sommet technique et narratif du cinéma en langue taïwanaise.
Rencontre à la gare

難忘的車站
Xin Qi (辛奇)Mélodrame 1965Yang Li-hua (楊麗花)Un triangle amoureux se noue et se dénoue sur les quais des gares taïwanaises. Une mort dans la famille, des dettes insurmontables. L’un des films les plus représentatifs de la thématique ferroviaire récurrente dans les Taiyu Pian.
Tarzan et le trésor

大俠梅花鹿
Liang Zhe-fu (梁哲夫)Aventure 1965Gao Ming (高明), Liu Qing (劉清), Ba Ke (巴戈)Un interprète de Macao et un soldat taïwanais partent en Malaisie à la recherche d’un trésor impérial japonais. Double-jeux, gangsters et jungle tropicale dans une aventure qui réinterprète les codes de Tarzan avec un regard taïwanais.
Fiancée naïve, marié sot

三八新娘憨女婿
Xin Qi (辛奇)Comédie 1967Yang Li-hua (楊麗花), Ke Jun-xiong (柯俊雄)Une comédie qui inverse les rôles traditionnels : le garçon est séquestré par son père autoritaire tandis que la fiancée monte des stratagèmes pour l’en libérer. L’héroïne active et débrouillarde en rupture avec les normes confucéennes de l’époque.
La jeunesse dangereuse

危險的青春
Xin Qi (辛奇)Drame social 1969Yang Li-hua (楊麗花), Ke Jun-xiong (柯俊雄)Le film s’ouvre sur une course de moto nocturne. Xin Qi critique frontalement le matérialisme galopant et subvertit les hiérarchies de genre dans une société sous autorité militaire — une audace rare pour un film soumis à la censure gouvernementale.
Zhang Di à la recherche d’A-Zu

張帝找阿珠
Shou-jen Hsu (許守仁)Comédie / Opéra 1969Zhang Di (張帝), Yang Li-hua (楊麗花)Le chanteur populaire Zhang Di incarne son propre personnage dans cette comédie musicale croisant gezaixi (歌仔戲) et culture populaire. Récemment restauré par le TFAI pour les célébrations du 70e anniversaire.
Retour au port d’Anping

回來安平港
Wu Fei-jian (吳飛劍)Mélodrame 1972Yang Li-hua (楊麗花)Yang Li-hua tient un double rôle mère et fille dans cette variation du mythe de Madame Butterfly transposée au vieux port de Tainan. Un film sur la répétition du destin et les angoisses d’un Taïwan nouvellement ouvert au monde.

Foire aux Questions

Pourquoi la majorité des Taiyu Pian a-t-elle disparu ?

Les raisons sont multiples et s’accumulent sur plusieurs décennies. La loi martiale et la politique culturelle du KMT favorisant le mandarin ont marginalisé ces films dès leur production. Les studios, souvent sous-capitalisés, ne conservaient pas leurs copies une fois les films exploités commercialement. Les pellicules nitrate et acétate ont ensuite subi le syndrome du vinaigre — une dégradation chimique accélérée par le climat subtropical de Taïwan. Enfin, l’absence d’un archivage systématique avant les années 1980 a achevé de condamner des centaines de titres à l’oubli définitif.

Peut-on voir des Taiyu Pian aujourd’hui, avec des sous-titres en français ou en anglais ?

Oui, mais l’accès reste limité. Le TFAI propose certains films restaurés sur sa plateforme et en DVD, dont plusieurs avec sous-titres en anglais. Des plateformes comme TaiwanPlus mettent en ligne certains classiques. En Europe, des projections organisées par des centres culturels taïwanais ont lieu régulièrement dans les universités et cinémas d’art et d’essai. Le site taiyupian.uk recense les projections disponibles au Royaume-Uni et en Europe. Pour le public francophone, les sous-titres en français restent très rares, mais la Cinémathèque française a proposé des projections en 2024.

Quelle est la différence entre les Taiyu Pian et le Nouveau Cinéma Taïwanais des années 1980 ?

Les deux cinémas parlent taïwanais mais n’ont ni les mêmes auteurs ni les mêmes ambitions. Les Taiyu Pian sont un cinéma populaire et commercial, produit vite et à bon marché pour des audiences locales. Le Nouveau Cinéma Taïwanais — incarné par Hou Hsiao-hsien (侯孝賢), Edward Yang (楊德昌) ou Ang Lee (李安) — naît après la levée de la loi martiale en 1987 et se réclame d’une démarche d’auteur, visant les festivals internationaux. Ironiquement, des réalisateurs comme Hou Hsiao-hsien ont reconnu l’influence de l’esthétique brute des Taiyu Pian sur leur propre travail.

L’essentiel à retenir

  • 🎬 Les Taiyu Pian (台語片) constituent plus de 1 100 films produits entre 1955 et 1981 en langue taïwanaise, par des studios privés indépendants.
  • 📺 Le déclin du genre est politique autant qu’économique : l’État favorise le mandarin, la télévision achève de vider les salles dans les années 1970.
  • 🔥 Moins de 200 films complets ont survécu sur plus de 1 200 titres identifiés — les autres ont été perdus, détruits ou dégradés.
  • 🛠️ Le TFAI (國家電影及視聽文化中心) mène depuis 2013 un programme de restauration numérique qui a permis de sauver plus de 100 titres à ce jour.
  • 🌍 En 2025-2026, le programme «Formosa Treasure: Taiyupian as World Cinema» célèbre le 70e anniversaire du genre avec des projections à Singapour, au Japon et dans des festivals internationaux.

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À propos de l'auteur

  • Luc

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