Ohtaigi : comment Jocelyn Wen redonne une voix à la langue taïwanaise

Fondatrice du projet Ohtaigi et suivie par plus de 300 000 personnes, Jocelyn Wen œuvre à la renaissance et à la diffusion du taïwanais.
Copyright : Copie d'écran compte Instagram de Jocelyn Wen

Partager l'article

Inside Taiwan a échangé avec Jocelyn Wen, fondatrice du projet Ohtaigi, une initiative devenue en quelques années l’une des plateformes les plus influentes pour promouvoir la langue taïwanaise sur les réseaux sociaux. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, les défis auxquels fait face la langue taïwanaise, le rôle des réseaux sociaux dans sa revitalisation et l’importance de cette langue dans l’identité culturelle de Taïwan.

Pourriez-vous vous présenter et nous parler d’Ohtaigi pour nos lecteurs ?

Je m’appelle Jocelyn Wen (Un Jio̍k-kiâu). Je suis née en 1999 et je suis titulaire d’une licence de sociologie et d’un master de psychologie clinique de l’Université nationale de Taïwan. Bien que ma formation académique ne soit pas en linguistique ou en littérature, j’ai toujours eu une grande passion pour l’apprentissage des langues.

J’ai fondé Ohtaigi (qui signifie littéralement « apprendre le taïwanais ») sur Instagram en 2019. En 2023, j’ai traduit Stray Birds de Rabindranath Tagore en taïwanais sous le titre Lōng-tsiáu-tsi̍p, et en 2026 j’ai publié mon premier recueil de poésie originale en taïwanais, Ji̍t-hue siám-sih: Beautiful Taiwanese Vocabulary & 100 Poems.

Depuis que nous nous sommes étendus d’Instagram à Facebook et Threads en 2025, Ohtaigi a rassemblé plus de 300 000 abonnés sur ces trois plateformes. La majorité de mon public est composée de jeunes qui n’utilisent plus le taïwanais dans leur vie quotidienne.

Grâce à un design visuel attrayant, je partage du contenu autour de la langue : vocabulaire, lectures de poésie, comparaisons linguistiques entre langues d’Asie de l’Est et réflexions socio-psychologiques sur le taïwanais. Aujourd’hui, Ohtaigi est devenu la marque en ligne la plus influente dédiée à la promotion de cette langue.

Copyright : Jocelyn Wen

Qu’est-ce qui vous a inspirée à créer Ohtaigi ?

Comme je l’ai mentionné, la plupart des personnes de ma génération n’utilisent pas le taïwanais au quotidien. Même la génération de mes parents, qui avait souvent le taïwanais comme langue maternelle, a cessé de l’utiliser après avoir traversé un système éducatif centré sur le mandarin. Cela a créé un fossé intergénérationnel important, à la fois culturel et linguistique.

Aujourd’hui, beaucoup de Taïwanais ne savent ni lire ni écrire leur propre langue maternelle et pensent souvent qu’il s’agit d’un « dialecte vulgaire sans système d’écriture ». Ils ignorent que cette perception est en réalité le résultat direct d’anciennes politiques gouvernementales.

Dans mon enfance, ma famille ne me parlait pas en taïwanais, mais les personnes âgées l’utilisaient entre elles. J’entendais beaucoup la langue, mais je ne savais presque pas la parler.

Ce n’est qu’au collège que j’ai commencé à apprendre le taïwanais par moi-même, grâce à des dictionnaires et ressources en ligne. À ce moment-là, j’ai compris que cette langue était profondément sous-estimée. Le contraste entre sa beauté intrinsèque et la stigmatisation dont elle faisait l’objet me semblait absurde.

C’est pour cela que j’ai créé Ohtaigi à l’université : pour utiliser les outils modernes de diffusion de l’information afin de changer la perception du public et offrir une manière simple d’apprendre la langue.

Pourquoi pensez-vous qu’il est important d’apprendre le taïwanais aujourd’hui ?

Taïwan traverse actuellement une période historique de redéfinition de son identité et de sa culture. Dans ce contexte, la langue est devenue un symbole important.

Je pense que nous sommes dans une période où de nombreux jeunes Taïwanais tentent de se réapproprier le taïwanais et de le réintégrer dans leur vie.

Mais en même temps, la survie de la langue est peut-être à son moment le plus critique. Les données montrent que moins de 10 % des enfants âgés de 6 à 14 ans utilisent le taïwanais comme langue principale.

Si nous n’agissons pas maintenant, la langue pourrait se diriger vers l’extinction. C’est pourquoi on voit de plus en plus de parents commencer à parler taïwanais à la maison et inscrire leurs enfants dans des écoles d’immersion linguistique.

Quels sont selon vous les principaux défis auxquels la langue taïwanaise est confrontée ?

Le plus grand défi aujourd’hui est le manque de motivation, qui découle d’une longue stigmatisation. Pendant longtemps, parler taïwanais à l’école pouvait entraîner des amendes ou l’obligation de porter des pancartes humiliantes autour du cou (appelées localement « dog tags »).

À la télévision, les personnages qui parlaient taïwanais étaient souvent associés à un faible statut social, au manque d’éducation ou à la violence. Les humoristes se moquaient également de l’accent taïwanais en mandarin. Cela a conduit beaucoup de Taïwanais à ressentir de l’embarras ou de la honte lorsqu’ils parlent la langue.

C’est précisément pour cela que je veux changer cette situation grâce aux nouveaux médias et à la création littéraire. Un autre problème est le manque de ressources d’apprentissage. Il y en a aujourd’hui davantage qu’à mes débuts, mais elles restent insuffisantes comparées à celles des grandes langues.

Enfin, même après avoir appris la langue, il est difficile de trouver un environnement où la pratiquer. La société taïwanaise est aujourd’hui largement dominée par le mandarin.

Comment les réseaux sociaux aident-ils à promouvoir et préserver la langue ?

Les réseaux sociaux ont un pouvoir de diffusion immense. Threads, en particulier, a joué un rôle important dans la croissance d’Ohtaigi. Il permet de connecter des utilisateurs de différents cercles et d’élargir la visibilité de la langue au-delà de sa communauté.

La fonction de messages vocaux de Threads est particulièrement utile, car beaucoup de personnes comprennent le taïwanais à l’oral mais ne savent pas le lire. Les utilisateurs peuvent enregistrer des lectures de poèmes ou des jeux de prononciation, ce qui contribue à la transmission de la langue.

Qu’est-ce qui rend le taïwanais unique par rapport au mandarin ou aux autres langues de Taïwan ?

Historiquement, c’est la langue la plus utilisée sur cette île depuis plusieurs siècles. D’un point de vue linguistique, le taïwanais possède de nombreux tons et un système complexe où les tons changent selon leur position dans la phrase. Il possède aussi des consonnes particulières, appelées consonnes voisées, ainsi que des tons et des rimes nasales absents du mandarin.

Comme la langue n’a jamais été totalement standardisée, différentes variantes régionales ont survécu. Cela offre une grande liberté dans les sons et les rimes, ce qui est particulièrement intéressant pour écrire de la poésie. La diversité des systèmes d’écriture, romanisation, caractères chinois ou katakana japonais pour les emprunts, offre aussi différentes expériences de lecture. En tant que poète, je considère le taïwanais comme une langue très artistique.

Quelles idées reçues les gens ont-ils souvent sur le taïwanais ?

La plus courante est que le taïwanais n’a pas de système d’écriture. En réalité, dès les XVIIe et XVIIIe siècles, les gens utilisaient déjà des caractères chinois pour écrire le taïwanais. Au XIXe siècle, il existait aussi des journaux en taïwanais écrits avec l’alphabet latin. Ces faits sont largement absents de l’éducation traditionnelle.

Qui est votre public principal ?

La majorité de mon audience se trouve à Taïwan, mais près de 50 000 abonnés viennent des États-Unis, d’Indonésie, de Singapour et du Japon.

Parmi eux, il y a des descendants d’immigrés taïwanais, des locuteurs de hokkien en Asie du Sud-Est et des étrangers intéressés par la culture taïwanaise.

Avez-vous remarqué un intérêt international pour le taïwanais ?

Oui, beaucoup d’étrangers semblent intéressés. Par exemple, certains créateurs de contenu demandent à l’IA de traduire leurs messages dans « la langue de Taïwan ». L’IA les traduit en taïwanais, ce qui crée une situation ironique : le message est publié, mais beaucoup de Taïwanais ne peuvent pas le lire.

J’ai aussi rencontré des étrangers qui souhaitent apprendre la langue pour mieux comprendre l’histoire de Taïwan et communiquer avec les générations plus âgées.

Petite question pour le plaisir comment dit-on « La France » en taïwanais et « le Français » (langue française) ?

La France se dit « Huat-kok » en taïwanais, et le français se dit « Huat-kok-uē » ou « Huat-gí », tout comme le taïwanais s’appelle « Tâi-uân-uē » ou « Tâi-gí ».

Et pour vous quel est le mot taïwanais que vous préférez ou que vous trouvez très joli ?

J’adore vraiment beaucoup le mot « Hî-hue », qui signifie littéralement « fleur de poisson » et qui fait référence aux ondulations créées par les poissons nageant sous l’eau. Il figure en dernier poème de mon recueil 🙂

Quel a été le moment le plus gratifiant depuis le lancement d’Ohtaigi ?

Les messages des abonnés me touchent énormément, surtout lorsqu’ils me disent que mon travail les a aidés à redécouvrir la beauté du taïwanais.

Mon recueil Ji̍t-hue siám-sih est devenu le premier ouvrage littéraire en taïwanais à atteindre la première place des ventes dans plusieurs grandes librairies, avec plus de 10 000 exemplaires vendus en deux mois.

Cela montre que beaucoup de Taïwanais se soucient de leur langue maternelle, mais qu’ils n’avaient simplement pas de point d’entrée.

Copyright : Jocelyn Wen

Collaborez-vous avec d’autres initiatives culturelles ou linguistiques ?

Oui, j’ai reçu de nombreuses propositions de collaboration venant de domaines très variés : musique, droit, médecine ou encore commerce.

Ces collaborations sont importantes pour faire sortir le taïwanais de sa « bulle » et l’intégrer dans différents secteurs.

Comment restez-vous motivée ?

Au début, c’était simplement par intérêt. Mais aujourd’hui, voir de vrais changements me motive énormément.

Chaque discussion suscitée par une publication me rappelle que je fais quelque chose de significatif.

Quel rôle joue la langue dans l’identité taïwanaise ?

La réponse varie selon les personnes.

Pour certains, les langues locales (taïwanais, hakka et langues autochtones) sont des symboles essentiels de l’identité taïwanaise.

Pour d’autres, le mandarin taïwanais est leur langue principale et constitue aussi une manière de se distinguer de la Chine.

Et pour certains, la langue reste simplement un outil de communication.

Pensez-vous que le taïwanais va se renforcer dans les prochaines années ?

Son image et sa visibilité se sont clairement améliorées. Un véritable renouveau dépendra du soutien des politiques publiques et d’un changement des habitudes sociales.

À l’avenir, j’aimerais produire des vidéos de linguistique entièrement en taïwanais et utiliser davantage la langue dans ma vie quotidienne.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui veut apprendre le taïwanais ?

Je conseille de trouver un partenaire de conversation, un membre de la famille ou un ami, pour pratiquer dans un environnement sûr. Ensuite, apprendre le système d’écriture pour pouvoir utiliser les dictionnaires et apprendre du vocabulaire. Enfin, il est important de trouver des ressources motivantes : séries, musique ou poésie.

Où peut-on suivre Ohtaigi ?

Ohtaigi est présent sur Facebook, Threads, Instagram et YouTube. Instagram reste la plateforme principale.

Pour finir, pourriez-vous recommander trois endroits méconnus à Taïwan ?

Je vis surtout à Taipei, donc mes recommandations se situent là.

J’aime beaucoup la zone autour de Yuanshan Station et le Taipei Expo Park. Par beau temps, s’allonger sur l’herbe avec des amis et regarder les avions atterrir à l’aéroport de Songshan est très apaisant.

À proximité se trouve aussi le temple Dalongdong Baoan, célèbre pour son architecture traditionnelle.

Enfin, ma ville natale : Tamsui. Lorsque le temps est clair, marcher jusqu’au bout de l’Old Street et regarder le coucher de soleil sous les banians est une expérience magnifique.

L’essentiel à retenir

  • 🗣️ Ohtaigi, fondé par Jocelyn Wen, est devenu l’un des projets numériques les plus influents pour promouvoir la langue taïwanaise auprès des jeunes générations.
  • 📱 Grâce aux réseaux sociaux (Instagram, Threads, Facebook), la plateforme rassemble plus de 300 000 abonnés et diffuse vocabulaire, poésie et contenus linguistiques accessibles.
  • ⚠️ La survie du taïwanais (Taï-gi) reste fragile : moins de 10 % des enfants de 6 à 14 ans utilisent encore cette langue comme langue principale.
  • 📚 La langue souffre d’une stigmatisation historique, héritée d’anciennes politiques éducatives favorisant le mandarin et marginalisant les langues locales.
  • 🎭 Malgré ces défis, un renouveau culturel se développe : publications littéraires, projets numériques et nouvelles générations qui cherchent à réapprendre leur langue maternelle.

A lire également sur Insidetaiwan.net

🌏✨ Envie d’un voyage à Taïwan sur-mesure et sans stress ? Cliquez, lancez une visio avec un expert local Planexplora et construisez votre itinéraire en direct ! 🚀


🤝 Programme d’affiliation 🤝

📌 Certains liens de cet article, ainsi que certaines images, renvoient vers des liens sponsorisés, permettant à Insidetaiwan.net de toucher une commission en cas d’achat, sans aucun coût supplémentaire pour vous. 💰 Cela nous aide à financer le magazine et à continuer à vous offrir un contenu indépendant et de qualité. 📖✨


💞 Soutenez-nous 💞

  • ⏯ Nous soutenir #financièrement
  • ⏯ S’inscrire à nos #Newsletters
  • ⏯ Nous suivre sur nos #réseaux sociaux
  • ⏯ Devenir #partenaire
  • ⏯ Proposer des #articles et du #contenu
  • ⏯ Découvrir nos offres #professionnelles (Publicités, Conseils…)

Pour découvrir nos offres rendez-vous sur la page dédiée (Nous soutenir) ou contactez-nous pour collaborer avec nous.

Envie de soutenir InsideTaiwan.net ?

Si nos articles te plaisent, tu peux nous offrir un café ou un bubble tea 🧋. Ce petit geste aide notre média indépendant à continuer à te faire découvrir Taïwan.

Partager l'article

À propos de l'auteur

  • Actuellement en échange universitaire à Taipei pour un an, je suis très intéressée par le journalisme et curieuse d’en découvrir toujours plus sur Taïwan. À travers mes articles, je vous propose un regard à la fois sérieux et léger sur des sujets variés liés à cette île.

    Voir toutes les publications

Vous aimez Inside Taïwan ?
Devenez acteur de ce projet

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Abonnez-vous à nos newsletters pour une exploration approfondie de Taiwan

Contenus sponsorisés