Une cartographie bouscule notre compréhension de l’histoire de l’Asie orientale. Durant les années 1650, un aventurier écossais nommé David Wright a consigné l’existence de onze royaumes et ou provinces de Formose indépendantes, révélant une organisation politique indigène complexe bien avant l’arrivée massive des migrants chinois. Ce précieux témoignage remet en question le récit d’une île sauvage et non structurée avant la colonisation, révélant au contraire un véritable tissu de royaumes autochtones souverains dotés de leurs propres lois et armées.
La redécouverte des notes de David Wright sur la souveraineté de Formose
L’histoire officielle oublie souvent les observateurs indépendants qui ont arpenté l’île au dix-septième siècle. Le chroniqueur écossais David Wright a vécu plusieurs années au cœur de ce territoire sous domination hollandaise, durant l’époque de la Compagnie hollandaise des Indes orientales (VOC). Ses écrits, rassemblés sous le titre de Notes on Formosa, ont été popularisés en Europe dès 1670 par le géographe Olfert Dapper, puis traduits en anglais par le savant John Ogilby dans son célèbre Atlas Chinensis. Plus tard, le missionnaire écossais William Campbell (甘為霖) a inclus ces mémoires indispensables dans son ouvrage de référence Formosa under the Dutch. Ce document exceptionnel décrit l’île non pas comme une colonie unifiée, mais comme une fédération de onze entités politiques distinctes, appelées Elf Heerschappyen en hollandais.
Si les autorités coloniales utilisaient un système d’assemblées locales appelées landdag pour soumettre les chefs de tribus, la description de Wright prouve que les contemporains percevaient ces territoires comme de véritables zones de souveraineté politique. Cette grille de lecture géographique et géopolitique démontre que les populations locales disposaient d’un degré d’organisation étatique bien supérieur à ce que la propagande des empires coloniaux ultérieurs a bien voulu admettre. Les écrits soulignent la présence de frontières claires et de juridictions autonomes qui limitaient de fait l’expansionnisme européen sur les plaines littorales.
Le puissant royaume de Middag et la république urbaine de Pukkal
Le cœur de cette organisation reposait sur des confédérations capables de rivaliser avec les puissances européennes. Parmi ces onze provinces, le royaume de Middag (米達克), connu historiquement sous le nom de royaume de Dadu (大肚王國), occupait une place centrale dans les plaines occidentales entourant la région actuelle de Taichung. Ce pôle regroupait initialement vingt-sept villages indigènes sous l’autorité d’un souverain unique, avant que dix d’entre eux ne fassent sécession. Wright mentionne la capitale Middag ainsi que quatre autres grandes cités fortifiées comme Sada ou Goema, peuplées par les ethnies Papora, Babuza et Pazeh. Plus au nord, dans la plaine de l’actuelle Hsinchu, s’élevait la cité-état de Pukkal (普卡爾), correspondant à la tribu des Taokas (竹塹社).
Les observateurs européens de l’époque comparaient la taille et la beauté de cette république urbaine à celle de la ville de Haarlem aux Pays-Bas. Pukkal maintenait une situation de guerre permanente avec sa voisine immédiate, la province de Tokodekal (土庫德卡), ainsi qu’avec les tribus du nord de Nankan-Balifong (南嵌-八里坌). Ces conflits incessants pour le contrôle des terres et des routes commerciales soulignent l’existence d’une véritable diplomatie inter-tribale armée et de frontières fluctuantes bien définies. La capacité de ces cités à lever des troupes et à fortifier des centres urbains denses contredit l’image de tribus éparpillées et sans cohésion.
Reines souveraines et redoutables soldats des confédérations du sud et de l’est
La diversité des modes de gouvernance de ces provinces frappait les voyageurs européens par leur modernité et leur singularité. À l’extrême sud, dans l’actuelle région montagneuse de Pingtung, la province de Takabolder (塔卡波德), identifiée comme le royaume de Daqiaowen, s’imposait par sa puissance militaire. Composée de dix-sept villes principales, cette confédération de l’ethnie Paiwan gérait un territoire si vaste et montagneux que les vigies hollandaises pouvaient l’observer directement depuis les remparts du fort Zeelandia à Tayouan. Juste à côté se trouvait la province de Cardeman (卡地曼), située vers l’actuel village de Jalu (加祿堂). Ce territoire présentait la particularité d’être gouverné par une reine souveraine, que les archives de la compagnie qualifiaient affectueusement de 善婦 (la bonne dame).
Cette dernière avait choisi d’accueillir favorablement les missionnaires chrétiens et d’approvisionner les troupes hollandaises en campagne. À l’opposé, sur la côte est, la province de Pimaba (卑馬巴), correspondant à l’actuelle Taitung, abritait les redoutables guerriers de l’ethnie Puyuma. Disposant de huit cités fortifiées et de sept villages, Pimaba était dirigée par un roi-guerrier entouré d’une garde d’élite. Ses soldats étaient réputés pour être les meilleurs manieurs d’armes de toute la région, étendant leur influence jusqu’à la province voisine de Sapat (掃叭) dans la vallée de Hualien. Ces structures politiques complexes utilisaient le commerce et les alliances matrimoniales pour maintenir leur autonomie face aux incursions extérieures.
Les ligues marchandes de Kabelang et la résistance des douze villages
La résistance économique et le commerce de subsistance constituaient d’autres formes de souveraineté face à l’hégémonie de la compagnie. Au nord-est de l’île, la province de la baie de Kabelang (卡貝蘭灣), peuplée par les ethnies Kavalan et Basay dans la plaine d’Ilan, échappait presque totalement au contrôle militaire des Européens. Ce territoire regroupait soixante-douze villages autonomes possédant chacun leur propre système juridique indépendant. Incapables de soumettre cette ligue par les armes, les marchands hollandais devaient traiter d’égal à égal avec les chefs locaux pour pratiquer le commerce des marchandises et la traite d’esclaves.
Plus à l’ouest, le long des côtes de Miaoli, les provinces de Tokodekal (土庫德卡) et des Douze villages (十二村), liées à l’ethnie Taokas, s’organisaient sous la forme de grappes de villages fortifiés. La province des Douze villages, connue sous le nom de崩山 (崩山社群), s’appuyait sur des centres urbains majeurs comme Deredou ou Arrazo. Ces ligues littorales contrôlaient les ressources maritimes et agricoles, opposant une résistance passive mais farouche aux tentatives de monopoles commerciaux de la VOC. En refusant l’assimilation complète, ces communautés maintenaient des réseaux d’échange régionaux qui court-circuitaient fréquemment les taxes coloniales imposées depuis le sud de l’île.
L’impact de cette géographie politique sur la mémoire historique contemporaine
L’analyse des notes de Wright modifie profondément la lecture historique de cette partie de l’Asie du Sud-Est. Cette division en onze provinces démontre que l’île n’était pas un espace vide en attente de civilisation, mais un carrefour de structures étatiques autochtones mûres. L’absence des tribus de la plaine de Taipei ou des groupes du sud de la rivière Xiandanshui dans les écrits de Wright s’explique par les limites des contacts de l’époque, mais la précision de sa carte valide l’existence d’un pluralisme juridique et politique. Les recherches contemporaines menées par les historiens locaux utilisent désormais ces archives pour cartographier les racines de l’identité des peuples originels.
Comprendre que la ville actuelle de Hsinchu abritait une république urbaine comparable aux cités hollandaises, ou que Pingtung obéissait à des lignées de reines, redonne aux communautés austronésiennes leur rôle d’acteurs majeurs de la dynamique régionale. Ce passé complexe de confédérations indépendantes éclaire d’un jour nouveau la diversité culturelle actuelle et rappelle que la notion de frontière et d’État sur l’île possède une généalogie historique profonde et entièrement distincte des modèles impériaux continentaux. Cette souveraineté ancestrale, documentée par un Écossais au cœur de l’ère coloniale, constitue le socle d’une histoire plurielle redécouverte par les nouvelles générations.
Voici le tableau récapitulatif des onze provinces autochtones de Taïwan
documentées par David Wright dans les années 1650 :
| Nom de la province (Mandarin) | Populations / Ethnies | Localisation actuelle | Caractéristiques principales |
| Middag (米達克) | Papora, Babuza, Pazeh, Hoanya, Taokas | Région de Taichung, Changhua, Nantou | Royaume de Dadu ; confédération puissante de 17 à 27 villages fortifiés. |
| Pukkal (普卡爾) | Taokas | Hsinchu (ville et comté) | Cité-état urbaine comparée à la ville de Haarlem ; en guerre permanente avec ses voisins. |
| Pimaba (卑馬巴) | Puyuma | Taitung | 8 cités et 7 villages ; guerriers d’élite redoutables, alliés stratégiques des Hollandais. |
| Kabelang (卡貝蘭灣) | Kavalan, Basay | Plaine d’Ilan, New Taipei | Ligue marchande de 72 villages autonomes ; insoumise militairement aux Européens. |
| Takabolder (塔卡波德) | Paiwan | Montagnes de Pingtung | Royaume de Daqiaowen ; 17 villes de montagne, grande puissance militaire du sud. |
| Cardeman (卡地曼) | Paiwan | Pingtung (secteur de Jalu) | Territoire pacifique gouverné par une reine alliée et partenaire des Hollandais. |
| Territoire du Nord (北方領地) | Siraya, Babuza, Da’ulan | Tainan, Yunlin, Changhua | Zone sous administration directe de la Compagnie hollandaise (VOC). |
| Sapat (掃叭) | Amis, Sakizaya | Hualien | 10 villages de la côte est ; scellés par un traité d’alliance avec Pimaba. |
| Douze villages (十二村) | Taokas | Miaoli, nord de Taichung | Communauté de Bengshan ; 12 villages côtiers axés sur la résistance passive. |
| Tokodekal (土庫德卡) | Taokas | Miaoli | Communauté de Houlong ; 7 cités et 7 villages, rival historique de Pukkal. |
| Nankan-Balifong (南嵌-八里坌) | Ketagalan, Kulon | New Taipei, Taoyuan | 2 villes littorales contrôlant les côtes du nord ; en conflit avec Pukkal. |
L’essentiel à retenir
- 📜 Le chroniqueur écossais David Wright a cartographié Taïwan dans les années 1650 sous la forme de onze provinces autochtones distinctes.
- 👑 Le royaume de Middag (米達克) contrôlait le centre de l’île et regroupait jusqu’à vingt-sept villages indigènes souverains.
- 🏰 La cité-état de Pukkal (普卡爾), située à Hsinchu, était décrite comme une république urbaine aussi vaste que la ville de Haarlem aux Pays-Bas.
- 🛡️ Les guerriers de Pimaba (卑馬巴) à Taitung constituaient la force militaire la plus redoutable de la côte est de Formose.
- 🌾 La plaine d’Ilan, nommée Kabelang (卡貝蘭灣), abritait une ligue indépendante de soixante-douze villages totalement insoumise aux Hollandais.
Foire aux Questions
Qui était David Wright et pourquoi son témoignage sur Taïwan est-il capital ?
David Wright était un aventurier et observateur écossais qui a vécu à Taïwan au dix-septième siècle sous l’administration de la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Ses écrits constituent l’un des rares témoignages indépendants décrivant précisément l’organisation géopolitique des populations austronésiennes avant l’arrivée massive des colons continentaux.
Qu’était le royaume de Middag mentionné dans les textes historiques ?
Le royaume de Middag (米達克), ou royaume de Dadu, était une confédération superposant plusieurs ethnies autochtones dans l’actuelle région de Taichung. Ce pôle politique central disposait d’un souverain unique et de grands centres urbains fortifiés, prouvant l’existence d’une structure étatique indigène développée et indépendante des influences coloniales.
Comment les Hollandais cohabitaient-ils avec ces onze provinces territoriales ?
Les Hollandais ne contrôlaient directement qu’une petite portion du territoire et devaient utiliser la diplomatie ou le commerce pour traiter avec les autres provinces. Dans des régions comme Kabelang ou Pukkal, la compagnie faisait face à des cités-états puissantes ou des ligues de villages avec lesquelles elle devait négocier d’égal à égal sans pouvoir imposer sa souveraineté militaire.

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