Comment Taïwan nomme la période japonaise (1895–1945) : une question d’histoire, de droit et de mémoire

Domination ou occupation japonaise ? Un éclairage historique sur les mots employés à Taïwan pour désigner la période coloniale japonaise.
Peinture japonaise représentant l'entrée de soldat japonais à Taipei - Copyright : Wiki Commons

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Entre 1895 et 1945, Taïwan a été placée sous l’autorité du Japon à la suite de la défaite de la dynastie Qing face à Japon. Pourtant, plus d’un siècle après le début de cette période, le choix des mots pour la désigner reste un sujet de débat politique, historique et identitaire. À Taïwan, les historiens, les enseignants et une large partie de la population utilisent aujourd’hui l’expression « domination japonaise »(日本統治) ou « ère japonaise »(日治時期). À l’inverse, le régime de la République de Chine a longtemps imposé l’expression « occupation japonaise »(日本佔領), notamment entre 1951 et 1997, puis de 2008 à 2016. Derrière ces termes se cachent des visions opposées de l’histoire, du droit international, et de la place de Taïwan dans le monde chinois. Comprendre cette querelle terminologique permet d’éclairer non seulement le passé colonial de l’île, mais aussi les rapports complexes entre mémoire, pouvoir politique et identité taïwanaise contemporaine.

Domination japonaise ou occupation japonaise : une différence fondamentale

La distinction entre « domination japonaise »(日本統治) et « occupation japonaise »(日本佔領) n’est pas sémantique, elle est juridique et historique. Le traité de Shimonoseki(馬關條約), signé en 1895 entre le Japon et la dynastie Qing, stipule clairement la cession formelle de Taïwan au Japon. Selon les normes du droit international de la fin du XIXᵉ siècle, ce transfert de souveraineté est reconnu par les grandes puissances de l’époque. De ce point de vue, parler d’« occupation » au sens juridique strict est inexact.

L’expression « domination japonaise » décrit un fait historique objectif : le Japon exerce une autorité administrative, politique et militaire sur Taïwan pendant cinquante ans. À l’inverse, « occupation japonaise » implique une illégalité, une usurpation, et un jugement moral. Plusieurs historiens taïwanais, dont Chou Wan-yao(周婉窈), soulignent que ce terme relève davantage d’une construction politique d’après-guerre que d’une analyse historique neutre. L’historien Hsieh Kuo-hsing(謝國興), chercheur à l’Academia Sinica, rappelle que la République de Chine elle-même reconnaissait implicitement la légitimité de la domination japonaise, notamment par l’établissement d’un consulat de la République de Chine à Taipei en 1931. Le choix du terme révèle donc une intention idéologique, et non une simple description du passé.

L’imposition politique du terme “occupation japonaise” après 1945

Après 1945, avec la rétrocession de Taïwan à la République de Chine, le Kuomintang(國民黨) entreprend une reconstruction idéologique de l’histoire. Dans ce contexte, l’expression « période d’occupation japonaise » devient un outil politique central. En 1951, une directive officielle impose à la presse, aux administrations et aux manuels scolaires l’usage exclusif de ce terme. Toute référence à la « domination japonaise » est progressivement éliminée des titres de journaux et des publications officielles.
Cette politique linguistique vise plusieurs objectifs :

  • Renforcer la légitimité chinoise sur Taïwan
  • Inscrire Taïwan dans une continuité nationale chinoise
  • Présenter le Japon comme un agresseur illégitime

Les documents internes du gouvernement expliquent que l’usage de « domination » risquerait de diluer la conscience nationale chinoise chez les Taïwanais. L’historien Lee Yung-chi(李永熾) rappelle que cette terminologie sert à intégrer Taïwan dans un récit nationaliste Han, dans lequel la cession de 1895 est présentée comme un vol historique. Jusqu’aux années 1980, cette lecture s’impose presque sans contestation dans l’espace public, en raison de la loi martiale et du contrôle strict de l’enseignement et des médias.

La libéralisation politique et le retour à “domination japonaise”

La levée de la loi martiale en 1987 marque un tournant décisif. Avec le mouvement de localisation taïwanaise(本土化), les historiens commencent à reconsidérer le vocabulaire officiel. Dans les années 1990, l’expression « domination japonaise » réapparaît progressivement dans les travaux universitaires, puis dans l’enseignement. En 1997, le manuel scolaire Comprendre Taïwan introduit ce terme, provoquant de vives réactions politiques.
Le compromis adopté par le ministère de l’Éducation est révélateur :

  • en histoire, on parle de « domination coloniale japonaise »(日本殖民統治)
  • en sciences sociales, on conserve « domination japonaise »

Cette coexistence illustre la tension persistante entre savoir historique et pression politique. En 2013, le gouvernement du Kuomintang tente à nouveau d’imposer « occupation japonaise » dans les documents officiels, sans succès durable. En 2016, le gouvernement du Parti démocrate progressiste déclare cette directive juridiquement non contraignante, consacrant de fait le retour à une pluralité terminologique. Aujourd’hui, dans l’usage courant, « ère japonaise »(日治時期) reste la formulation la plus neutre et la plus répandue dans la société taïwanaise.

Différentes dénominations de la période japonaise

Dénomination en françaisMandarin traditionnelPériode d’usage principaleExplication historique
Domination japonaise日本統治Dès 1947, surtout après 1990Terme descriptif et factuel indiquant l’exercice du pouvoir japonais sur Taïwan, sans jugement juridique ou moral explicite.
Ère japonaise日治時期Usage populaire continuExpression neutre, très répandue dans la société taïwanaise, notamment en taïwanais et en hakka ; désigne une période historique sans connotation politique forte.
Domination coloniale japonaise日本殖民統治Depuis les années 1990Terme académique soulignant le caractère colonial du régime japonais, utilisé dans la recherche et certains manuels scolaires.
Occupation japonaise日本佔領1951–1997 ; 2008–2016Terme imposé par le Kuomintang pour insister sur l’illégitimité supposée de la présence japonaise et renforcer le récit nationaliste chinois.
Période de gestion japonaise日本治理時期1945–années 1950Formulation administrative utilisée dans l’immédiat après-guerre pour éviter un vocabulaire trop politique.
Taïwan sous domination japonaise日治時期的臺灣Usage académique japonaisExpression courante au Japon, descriptive, utilisée dans les travaux historiques et éducatifs.
Taïwan du Japon日本時代的臺灣1895–1945 (sources japonaises)Formule issue du vocabulaire impérial japonais, reflétant la logique coloniale de possession territoriale.
Avant la rétrocession光復前Après 1945Terme centré sur le point de vue de la République de Chine, définissant la période japonaise par rapport à 1945.

Nommer le passé pour comprendre le présent

Le débat autour des termes « domination japonaise », « occupation japonaise », ou « ère japonaise » dépasse largement la période 1895–1945. Il reflète des choix de mémoire, des rapports au Japon, mais aussi des visions divergentes de l’identité taïwanaise. Comme le souligne l’historien Huang Chao-tang(黃昭堂), la conscience taïwanaise moderne s’est en grande partie construite durant la période japonaise, même si elle n’était pas encore nationale au sens contemporain.

Nommer cette période n’est donc pas un exercice neutre. C’est choisir un cadre d’interprétation du passé, qui influence la manière dont Taïwan se pense aujourd’hui : colonie, territoire cédé, société transformée, ou espace historique autonome. Pour les historiens, employer « domination japonaise » permet de décrire sans juger, laissant au lecteur le soin de comprendre la complexité de cette époque. C’est cette approche, rigoureuse mais accessible, qui prévaut désormais dans la recherche taïwanaise contemporaine.

🧭 L’essentiel à retenir

  • 📚 Le terme le plus utilisé à Taïwan aujourd’hui est « domination japonaise »(日本統治), jugé descriptif et historiquement neutre.
  • ⚖️ L’expression « occupation japonaise »(日本佔領) relève d’un choix politique, imposé par le Kuomintang après 1945.
  • 📜 Le traité de Shimonoseki (1895) a juridiquement cédé Taïwan au Japon, selon le droit international de l’époque.
  • 🏫 Les manuels scolaires et l’administration ont longtemps fluctué, reflétant les alternances politiques à Taïwan.
  • 🧠 Nommer cette période revient à choisir un récit historique, entre mémoire nationale chinoise et approche taïwanaise autonome.

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À propos de l'auteur

  • Luc

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