L’histoire des peuples autochtones de Taïwan a souvent été écrite par des étrangers, avec leurs outils, leurs catégories, leurs intérêts. Itokawa Kojirō (移川子之藏) fait partie de ces figures qui ont façonné cette histoire de l’extérieur — et dont le travail continue, malgré tout, d’irriguer la recherche contemporaine sur les peuples austronésiens. Né en 1884 à Nihonmatsu dans la préfecture de Fukushima au Japon, formé à Chicago puis à Harvard, il débarque sur l’île dans les années 1920 et ne la quittera qu’après la défaite japonaise de 1945. Pendant deux décennies, depuis les couloirs de l’Université impériale de Taïpei (臺北帝國大學, Taihoku Teikoku Daigaku), il classe, fouille, photographie et publie. Son parcours dit beaucoup sur ce que la science pouvait être dans une colonie.
Un anthropologue formé en Amérique, recruté pour une colonie asiatique
Itokawa n’est pas un produit du système colonial japonais ordinaire. Adolescent, il quitte le Japon pour les États-Unis, passe son lycée là-bas, obtient en 1914 un diplôme de l’Université de Chicago en anthropologie, puis un doctorat en philosophie de Harvard en 1917. Pour l’époque, c’est un parcours exceptionnel.
De retour au Japon, il enseigne à la Keiō Gijuku University (慶應義塾大學) puis à l’École de commerce de Tokyo. Son passage à la Taiwan Sōtokufu Taihoku High School (臺灣總督府臺北高等學校), l’école préparatoire supérieure du gouvernement colonial, l’installe durablement dans le paysage universitaire de Taïpei. Quand l’Université impériale de Taïpei est fondée en 1928 — la septième université impériale de l’Empire, créée pour asseoir le prestige académique de la colonie — il est nommé professeur et membre du conseil à la Faculté des lettres et des sciences politiques (文政學部). Il y crée de toutes pièces la chaire d’ethnologie et anthropologie (土俗學・人種學), avec son laboratoire et sa salle des spécimens. Le terrain est immense : les montagnes de Taïwan, leurs populations peu connues, des dizaines de tribus que la science japonaise veut classifier avant que la modernisation coloniale ne les transforme.
Il organise des missions de terrain dans des régions difficiles d’accès. En 1929, on le retrouve au poste de Kōtōsha (紅頭嶼, aujourd’hui Orchid Island / 蘭嶼) avec des collègues comme Miyamoto Nobuto (宮本延人) et Kano Tadao (鹿野忠雄). L’approche est empirique, méthodique, parfois brillante — mais elle reste tributaire du cadre colonial qui la finance et qui lui fixe ses objets, cependant il prendra un nombre incalculable de notes et de dessins pour ses travaux.
La chance d’un retard, l’ironie de la catastrophe
Le 7 octobre 1930, Itokawa est censé être à Wushe (霧社), un bourg de montagne dans l’actuel comté de Nantou (南投縣). Il est en retard — c’est son habitude, à ce qu’on dit. Il arrive finalement quelques jours trop tard.
Le 27 octobre 1930, Mona Rudao (莫那魯道), chef du village de Mahebo chez les Seediq (賽德克族), lance avec 300 guerriers une attaque contre les Japonais rassemblés pour une compétition sportive à l’école de Wushe. En quelques heures, 134 Japonais sont tués. C’est l’Incident de Wushe (霧社事件, Musha Jiken) — le dernier grand soulèvement autochtone contre la puissance coloniale japonaise. La répression est féroce : l’armée déploie des troupes, utilise des gaz toxiques, et 354 Seediq perdent la vie dans les semaines qui suivent.
Itokawa a donc survécu à ce qu’on aurait pu appeler une mauvaise rencontre avec l’histoire. Son collègue Kokubu Naoichi (國分直一) a raconté que l’intéressé, apprenant sa chance après coup, aurait souri : « Être en retard, au fond, c’est pas si mal. » Les collaborateurs Miyamoto et Mabuichi Tōichi (馬淵東一), témoins de la scène, auraient commenté entre eux que désormais il allait retarder encore plus. C’est une anecdote, mais elle dit quelque chose sur l’ambiance de ce milieu académique colonial — à la fois proche des événements et étrangement détaché de leurs conséquences humaines.

25 000 photographies et 200 volumes : le voyage aux archives de La Haye
En 1937, Itokawa part pour les Pays-Bas. Destination : les Archives nationales de La Haye (Nationaal Archief). Il y passe plusieurs mois à photographier les documents produits par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) sur la période de son occupation de Taïwan entre 1624 et 1662.
Le résultat est stupéfiant : 25 000 photographies de documents d’archives, qu’il rapporte à Taïpei, fait relier en environ 200 volumes et catalogue méticuleusement. Une partie est ensuite retranscrite par des experts en une série de 24 grands volumes sous le titre O. L. Compagnie (Kamer Amsterdam Overgekomene Papieren). Ces documents constituent une source primaire sur la période hollandaise de Taïwan (荷蘭統治時期) qui reste, encore aujourd’hui, d’une valeur exceptionnelle pour les historiens. C’est probablement la contribution la plus durable d’Itokawa à la connaissance de Taïwan — et la plus inattendue, venant d’un ethnologue.
En 1940, il devient doyen de la Faculté des lettres et des sciences politiques. En 1943, il prend la direction du Institut de recherches sur les peuples du Sud (南方人文研究所), créé dans un contexte de guerre du Pacifique pour produire des connaissances utiles à l’expansion militaire japonaise en Asie du Sud-Est. La frontière entre science et stratégie n’est plus seulement floue — elle a disparu.
Après la défaite : une science orpheline de son Empire
En 1945, Taïwan revient sous souveraineté de la République de Chine. L’université impériale devient la National Taiwan University (國立臺灣大學). Les professeurs japonais sont rapatriés. Itokawa rentre au Japon, où les autorités d’occupation américaines lui confient des travaux de recherche à caractère culturel. Il meurt en février 1947 d’une pneumonie aiguë, à 64 ans.
Il laisse derrière lui une bibliographie conséquente — une quinzaine d’ouvrages et monographies publiés entre 1929 et 1942, dont la référence collective Taiwan Takasago-zoku keitō shozoku no kenkyū (台湾高砂族系統所属の研究, Recherches sur les affiliations des peuples Takasago de Taïwan, 1935), co-signée avec Miyamoto et Mabuichi. Ce travail de classification des peuples autochtones taïwanais est encore cité aujourd’hui, en dépit — et parfois à cause — de ses limites méthodologiques et de ses biais coloniaux.
Ce qu’il laisse aussi, c’est une tension que les historiens de l’anthropologie coloniale n’ont jamais vraiment résolue : peut-on séparer la valeur scientifique d’un corpus de recherche de la violence du système qui l’a rendu possible ? Les fouilles de sites préhistoriques à Keelung (基隆), à Tainan (臺南頭社) et dans la plaine de Yilan (宜蘭縣, Kavalan) ont produit des données irremplaçables. Les archives de La Haye ont sauvé une mémoire. Mais tout cela s’est fait dans une université qui classifiait aussi les « sauvages » au service d’une politique d’assimilation forcée.
L’essentiel à retenir
- 🎓 Itokawa Kojirō (1884–1947) fut le fondateur de la chaire d’ethnologie à l’Université impériale de Taïpei, première institution académique japonaise à Taïwan, créée en 1928
- 📷 En 1937, il rapporte des Pays-Bas 25 000 photographies de documents de la VOC sur Taïwan, compilées en 200 volumes — une source historique primaire encore consultée aujourd’hui
- ⚔️ Son retard habituel lui sauve la vie lors de l’Incident de Wushe (霧社事件) du 27 octobre 1930, où 134 Japonais furent tués par les guerriers Seediq avant une répression meurtrière
- 📚 Son ouvrage collectif de 1935 sur la classification des peuples autochtones de Taïwan reste une référence incontournable — et controversée — de l’anthropologie taïwanaise
- ⚖️ Son parcours illustre la tension permanente entre rigueur scientifique et instrumentalisation coloniale dans la recherche sur les peuples autochtones de Taïwan sous domination japonaise

A lire également sur Insidetaiwan.net

💼 Prêt à construire ton avenir financier ?
📅 Clique ici ou sur la bannière pour prendre rendez-vous avec Benoît et poser les bases de ton futur dès aujourd’hui.
🤝 Programme d’affiliation 🤝
📌 Certains liens de cet article, ainsi que certaines images, renvoient vers des liens sponsorisés, permettant à Insidetaiwan.net de toucher une commission en cas d’achat, sans aucun coût supplémentaire pour vous. 💰 Cela nous aide à financer le magazine et à continuer à vous offrir un contenu indépendant et de qualité. 📖✨
💞 Soutenez-nous 💞
- ⏯ Nous soutenir #financièrement
- ⏯ S’inscrire à nos #Newsletters
- ⏯ Nous suivre sur nos #réseaux sociaux
- ⏯ Devenir #partenaire
- ⏯ Proposer des #articles et du #contenu
- ⏯ Découvrir nos offres #professionnelles (Publicités, Conseils…)
Pour découvrir nos offres rendez-vous sur la page dédiée (Nous soutenir) ou contactez-nous pour collaborer avec nous.