Inside Taiwan a échangé avec Yilu Guillemot, athlète franco-taïwanais et membre de l’équipe nationale de Chinese Taipei en escrime olympique à l’épée. Entre quête d’identité, performance sportive et ambition internationale, il revient sur son parcours singulier entre la France et Taïwan.
Pour commencer, pourriez-vous vous présenter en quelques mots pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas ?
Je m’appelle Yilu Guillemot, 葛屹盧 en mandarin, j’ai 26 ans. Je suis français d’origine et athlète pour l’équipe nationale de Chinese Taipei d’escrime olympique à l’épée.
- Je suis actuellement détenteur des records nationaux taïwanais en Coupe du monde à l’épée (individuel et par équipe).
- Je détiens également le meilleur classement mondial pour un athlète masculin de Chinese Taipei à l’épée (51e mondial lors de la saison olympique 2024).
- J’ai été numéro 1 taïwanais lors de la saison 2022/2023,
- Champion de France U20 par équipe
- Médaillé de bronze individuel au championnat de France U20.
- J’ai aussi représenté la France dans les catégories jeunes en Coupe du monde U17 et U20.
En 2021, j’ai décidé de changer de nationalité sportive pour représenter l’équipe de Taïwan en compétitions internationales, avec laquelle j’essaie maintenant de me qualifier pour les prochains Jeux asiatiques (Nagoya 2026, Japon) et les Jeux olympiques (Los Angeles 2028, États-Unis).
J’ai grandi en France, en région lyonnaise, avec une mère taïwanaise et un père français. Après m’être installé en région parisienne entre 2019 et 2025 pour mes études aux Beaux-Arts et ma pratique sportive, je m’entraîne depuis novembre dernier au centre national des sports de Zuoying, à Taïwan.
Comment avez-vous découvert l’escrime pour la première fois ?
Mes parents ont toujours insisté pour que je fasse du sport quand j’étais petit. J’ai essayé de nombreux sports, mais je n’étais bon dans aucun d’entre eux ni particulièrement investi.
À la MJC (Maison des Jeunes et de la Culture) de mon village en région lyonnaise, une activité escrime était proposée. Je n’étais pas très bon non plus, et je n’étais pas particulièrement fan, j’ai donc très vite abandonné. J’avais alors 10 ans.
L’année suivante, mon premier maître d’armes, Sébastien Clerc, est venu faire une intervention dans mon école primaire. J’ai aimé sa manière de nous amener à la pratique de l’escrime : il était très drôle et se montrait encourageant à mon égard. Après quelques séances au sein de l’école, j’ai décidé de rejoindre son club situé à Oullins. Cela a été mon véritable départ dans le monde de l’escrime.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous professionnaliser dans ce sport ?
Ma pratique de l’escrime à haut niveau est intimement liée à mon lien avec Taïwan. Comme de nombreux enfants d’immigrés en France, il a été difficile pour moi de construire mon identité avec mon pays d’origine, car je n’y ai ni grandi ni vécu. Très tôt, je l’ai ressenti comme un manque dans ma vie.
Ce manque, je l’ai compensé avec l’escrime, qui a été ma porte d’entrée dans la communauté taïwanaise. J’ai commencé très tôt à m’entraîner là-bas, ayant la chance de pouvoir y retourner certains étés avec mes parents. Représenter Taïwan en compétition est une manière pour moi de me sentir lié à la société taïwanaise.
Il y a aussi évidemment une volonté de performer au plus haut niveau, l’excitation de l’aventure, du dépassement de soi, et l’envie de briller en compétition, de rendre fiers mes proches et moi-même. Mais je pense que ma motivation première reste le fait que cette pratique crée une passerelle naturelle entre mes deux pays.
Même si j’ai toujours pratiqué à bon niveau, j’ai longtemps navigué entre ma pratique sportive et artistique (j’ai étudié cinq ans aux Beaux-Arts de Paris Cergy). À la fin de mon cursus universitaire, Huang Zihua, l’un de mes coachs à Taïwan, m’a aidé à trouver des sponsors afin que je puisse me consacrer pleinement à une potentielle qualification aux Jeux olympiques de Paris 2024. Bien que cet objectif n’ait pas été atteint, cela m’a donné le goût du très haut niveau et l’envie de me consacrer tout aussi sérieusement à une nouvelle chance pour les Jeux olympiques de 2028.

Vous avez pratiqué l’escrime en France et à Taïwan : qu’est-ce qui vous a motivé à revenir vous entraîner à Taïwan ?
Ma pratique de l’escrime s’est toujours inscrite entre la France et Taïwan, en fonction des occasions qui se présentaient à moi.
J’ai d’abord rencontré par hasard la section sportive du lycée YungFong de Taoyuan lors d’un passage à Taïwan enfant, où je suis souvent retourné jusqu’à la fin de mon adolescence. Puis, je me suis entraîné à Taichung, au sein de la section escrime de l’université des sports, dans le cadre d’un échange universitaire. Enfin, depuis cette saison, je m’entraîne au centre national des sports de Zuoying.
Comment décririez-vous les principales différences entre les clubs et les méthodes d’entraînement en France et à Taïwan ?
L’escrime en France est déjà une institution, avec un modèle de formation qui a fait ses preuves dans toutes les armes depuis de très nombreuses années. Taïwan, quant à elle, est un jeune pays d’escrime où tout reste à construire et à prouver.
C’est aussi pour cela que j’ai décidé de m’investir autant, car j’ai l’impression de pouvoir apporter une expérience différente à ce petit cercle qu’est l’escrime taïwanaise.
Existe-il des aspects de l’escrime française qui vous ont particulièrement aidé dans votre progression à Taïwan ?
J’ai eu la chance de m’entraîner au Levallois Sporting Club pendant plus de sept ans. C’est un club historique et un haut lieu de l’épée en France, reconnu dans le monde entier.
J’y ai croisé de nombreux grands athlètes et maîtres d’armes de renommée internationale, qui ont eu la patience et la gentillesse de me transmettre leur expérience du très haut niveau. Ce niveau d’expertise n’existe pas encore à Taïwan.

À l’inverse, existe-il des éléments de l’approche taïwanaise que vous trouvez intéressants ou innovants ?
Je pense qu’il serait injuste de comparer l’escrime taïwanaise à l’escrime française, car elles ne se trouvent pas du tout au même stade de développement.
D’après mon expérience, la formation taïwanaise se fait dans un modèle très strict et rigoureux, où, dès l’enfance, on doit s’accommoder à la douleur. On apprend la résilience avant d’apprendre le plaisir, ce qui peut être bénéfique sur certains aspects. Cependant, je pense qu’il est parfois bon de se rappeler que l’escrime est avant tout un jeu.
Quels ont été les défis les plus importants que vous avez rencontrés en vous entraînant à Taïwan ?
Je pense que mon intégration dans le monde de l’escrime s’est faite assez naturellement. J’ai eu la chance d’être souvent bien accompagné et bien accueilli partout où je suis allé, et j’en suis très reconnaissant.
Les difficultés, comme dans beaucoup de sports, ne se situent généralement pas sur la piste ou sur le terrain, mais plutôt au niveau des institutions, qui ont souvent du mal à comprendre leurs athlètes et leurs besoins pour performer à haut niveau.

Comment gérez-vous l’équilibre entre entraînement, compétitions et vie quotidienne ?
Avant de venir au centre national, ma vie d’athlète me demandait énormément d’énergie et d’organisation. Je devais trouver des financements pour mes compétitions, mon matériel, mon loyer, mes repas… J’organisais mes entraînements en fonction de mon travail ou de mes études.
J’avais activé un véritable mode survie pour continuer à croire à mes rêves de médailles, mais je me sentais très souvent submergé par cette vie intense et stressante. C’est peut-être à ce moment-là que la culture de la résilience taïwanaise a fait son effet. J’ai aussi pu compter sur le soutien précieux de mes proches et de mes sponsors.
Aujourd’hui, au centre national, tout est beaucoup plus simple. À 26 ans, j’ai enfin accès à une structure de très haut niveau, avec toute une équipe professionnelle derrière moi. Je suis logé, nourri et payé. Même si je sais que cette phase est peut-être temporaire, notre contrat s’arrête en octobre 2026 après les Jeux asiatiques, j’en profite énormément.
Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans vos entraînements actuels à Taïwan ?
Je pense que c’est le confort de ne pouvoir penser qu’au sport, bien plus que l’entraînement en lui-même.
Nous avons un bon petit groupe d’entraînement et un coach qui nous soutient beaucoup. Le vrai luxe est de pouvoir me concentrer uniquement sur l’escrime, sans être parasité par des problèmes d’argent ou d’organisation. Il y a aussi le privilège de s’entraîner entouré de champions et championnes d’autres disciplines, comme le badminton, le ping-pong, la boxe ou l’haltérophilie, qui sont de véritables modèles de motivation.

Comment percevez-vous le développement de l’escrime à Taïwan ?
La situation actuelle n’est pas vraiment idéale. La fédération, faute de moyens et parfois de volonté, ne met pas toujours le cœur à l’ouvrage, et les mentalités ne sont pas faciles à faire évoluer.
Mais il faut rester positif : j’ai rencontré énormément de personnes qui font un excellent travail et qui veulent faire avancer l’escrime dans le bon sens. Il faut savoir être patient et accepter de faire bouger les choses petit à petit.
Voyez-vous des différences dans la mentalité sportive entre les escrimeurs taïwanais et européens ?
En raison de notre courte histoire et de notre petit palmarès, nous avons enfoui en nous un complexe d’infériorité envers les autres équipes, que nous devons absolument gommer si nous voulons prétendre à de hauts objectifs.
Mais nous sommes aussi animés par l’envie de marquer notre génération. Nous avons la volonté de renverser la table et de révolutionner notre sport au niveau national.
Selon vous, quels sont les atouts de Taïwan dans la formation d’escrimeurs compétitifs ?
La formation taïwanaise d’escrime est très bonne pour créer un archétype de tireur. Les escrimeurs taïwanais sont souvent très endurants, très explosifs, très souples et plutôt bons techniquement.
Néanmoins, il leur manque souvent de la créativité et ce que l’on appelle la “notion de jeu”. Beaucoup ont tendance à être trop académiques et à manquer de réflexion dans leur escrime. Cela est aussi dû au manque d’expérience : peu de Taïwanais ont la chance de participer à des compétitions à l’étranger. En escrime de haut niveau, se confronter à plusieurs styles est crucial pour progresser.
Quels sont vos objectifs sportifs pour les mois ou les années à venir ?
Notre objectif affiché, en tant qu’équipe, à moyen terme, est de remporter une médaille aux Jeux asiatiques de Nagoya en octobre 2026.
Pour ma part, je compte jouer la qualification aux Jeux olympiques de Los Angeles en 2028. Mais notre prochain objectif est la Coupe du monde de Fujairah, aux Émirats arabes unis, où nous comptons bien continuer sur notre lancée après un résultat historique à la dernière Coupe du monde de Vancouver. Nous y avons atteint les demi-finales par équipe, en battant notamment les Japonais, champions olympiques et champions du monde en titre : une première historique pour Taïwan.

Que souhaiteriez-vous apporter à l’escrime taïwanaise grâce à votre expérience internationale ?
J’espère pouvoir ouvrir un chemin pour que d’autres Taïwanais, après moi, continuent à performer à haut niveau, et ainsi créer une nouvelle dynamique pour faire exister notre sport à Taïwan.
Avez vous des escrimeurs, taïwanais ou internationaux, qui vous inspirent particulièrement ?
Je crois que tous mes coéquipiers de l’équipe nationale ont mon admiration, car je sais à quel point il a été difficile pour eux d’atteindre ce niveau et quel courage il faut pour continuer à croire en sa pratique alors que les conditions sont loin d’être avantageuses à Taïwan.
Si je devais citer quelques noms, je pourrais parler du fleurettiste Chen Chih Chieh, qui a récemment battu le record national en atteignant les quarts de finale de la Coupe du monde d’Espagne, ou encore de Mandy Yang, qui, en plus de militer activement pour les droits des femmes et des personnes queer, continue à performer à très haut niveau.
J’ai aussi un profond respect pour le parcours de mes coéquipiers Hsu Ching Wen, Wu Chung Ming, Lee Rang et Wu Hsiang Hsing, qui, malgré un parcours semé d’embûches, ont toujours cru, comme moi, que nous pouvions changer le statut de notre sport à Taïwan grâce à notre combativité et à nos performances.
J’ai énormément confiance en ce groupe et je suis convaincu que nous pouvons accomplir de grandes choses ensemble.

Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans votre vie à Taïwan ?
C’est difficile de choisir une seule chose. Mais je ressens à Taïwan une forme de plénitude qui me donne le sentiment d’être exactement à ma place ici.
J’ai évidemment hésité à répondre simplement “la nourriture”, mais cela me semblait moins bien correspondre à l’esprit de l’interview.
Pour finir, quels sont les trois lieux de Taïwan que vous aimeriez faire découvrir à nos lecteurs, en dehors des grands sites touristiques ?
- Ooo-ing Studio, tenu par mes amies Mayzi, Light et Wesley. C’est le salon de coiffure à Taichung où je vais pour mes coupes et mes teintures. Ce sont des hairstylists de grand talent et d’une immense gentillesse.
- Green Island, où j’ai dû courir des footings interminables au bord de la mer avec la section sportive du lycée YungFong. Ce n’était pas toujours agréable sur le moment, mais j’en garde aujourd’hui un très bon souvenir.
- La vue sur Taipei depuis Huayuanxincheng, dans les hauteurs de Xindian, où habite ma famille. À découvrir après un café au BellyFlopp, servi dans des verres Duralex, ou après un énorme repas dans le restaurant hakka traditionnel juste à côté. C’est aussi l’endroit où mes parents se sont rencontrés.
➡️ Suivre Yilu Guillemot
Pour suivre le parcours de Yilu Guillemot et découvrir ses prochains projets, rendez-vous sur son Instagram.
🧭 L’essentiel à retenir
- 🤺 Yilu Guillemot incarne une passerelle sportive entre la France et Taïwan.
- 🌏 Son parcours illustre la circulation des talents entre Europe et Asie.
- 🏟️ Taïwan structure progressivement son escrime de haut niveau.
- 🧠 L’expérience européenne nourrit le développement sportif local taïwanais.
- 🎯 Les Jeux asiatiques 2026 et Los Angeles 2028 sont des objectifs géopolitiques du sport.

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