En 1986, j’avais 8 ans, le monde écoutait en boucle The Final Countdown d’Europe, Papa Don’t Preach de Madonna, Glory of Love de Peter Cetera. Au cinéma, on faisait la queue pour Top Gun et Aliens. Dans les salons, le Macintosh Plus d’Apple venait de sortir, l’Atari ST faisait rêver les gamers, et la Nintendo Famicom conquérait l’Europe. Le monde avait l’air neuf, technologique, optimiste. Et puis, dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl explose en Ukraine soviétique. Quarante ans plus tard, Taïwan à annoncé le redémarrage de deux de ses centrales nucléaires fermées. Le hasard du calendrier est brutal.
Le nuage qui s’arrêtait aux frontières
Les Français qui avaient 20 ou 30 ans en 1986 s’en souviennent. À la télévision, les autorités sanitaires répétaient qu’il n’y avait aucun danger. Le nuage radioactif, parti d’Ukraine, avait la bonne idée de contourner la France. Il s’arrêtait, comme par miracle, aux frontières suisse, allemande et italienne. Le professeur Pierre Pellerin, directeur du Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI), assurait que les retombées étaient « négligeables ». La France mangeait ses salades, buvait son lait, récoltait ses fraises. Les enfants jouaient dehors.
Des décennies plus tard, des études épidémiologiques ont mis en évidence une augmentation des cancers de la thyroïde dans certaines régions françaises, notamment en Corse et en Alsace. Des associations de victimes, des médecins et des magistrats ont porté l’affaire devant les tribunaux. En 2021, une information judiciaire pour « tromperie aggravée et mise en danger de la vie d’autrui » a été ouverte. La justice française planche encore sur le dossier. Ce que les gouvernements présentaient comme une gestion de crise rationnelle ressemble aujourd’hui à un mensonge d’État organisé. Le nuage, lui, ne connaissait pas les frontières.
De Tchernobyl à Fukushima : la répétition comme fatalité
Le philosophe autrichien Günther Anders avait tout anticipé. Dans ses Dix thèses sur Tchernobyl, publiées en juin 1986 dans le journal allemand Tageszeitung, il écrivait que la catastrophe ukrainienne n’était pas un accident isolé mais la confirmation d’un destin. Pour Anders, le nucléaire civil et le nucléaire militaire sont la même chose. L’un comme l’autre abolit la distinction entre guerre et paix, entre accident et catastrophe, entre ici et ailleurs.
Sa thèse centrale est d’une clarté glaçante : ce qui s’est passé une fois se reproduira. Pas peut-être. Certainement. La seule variable est le « quand ». Le 11 mars 2011, le Japon lui a donné raison. Un tsunami frappe la côte nord-est de l’archipel. La centrale de Fukushima Daiichi perd son alimentation électrique. Trois réacteurs entrent en fusion. Des dizaines de milliers d’habitants sont évacués dans la précipitation. Une zone de 20 kilomètres autour de la centrale reste interdite d’accès pendant des années. Certains villages ne seront jamais réhabitités. Au Japon, pays qui avait fait de la technologie nucléaire une fierté nationale, le choc psychologique est total. Le gouvernement ferme progressivement ses 50 réacteurs. La confiance ne reviendra pas de sitôt.
Ce que Fukushima a confirmé, c’est l’argument d’Anders : les ingénieurs, les gouvernements et les exploitants savent que les accidents sont possibles. Ils construisent quand même. Ils exploitent quand même. Parce que les bénéfices économiques et stratégiques prennent le dessus. Jusqu’au prochain accident.
Taïwan : la sortie du nucléaire n’a pas duré six mois
Le 17 mai 2025, Taïwan éteignait le dernier réacteur de la centrale de Maanshan (馬鞍山), dans le comté de Pingtung (屏東縣), dans le sud de l’île. C’était l’aboutissement d’une promesse faite en 2016 par le Parti démocrate progressiste (民主進步黨, DPP) : une « patrie sans nucléaire » d’ici à 2025. Avec à peine 6 mois de retard, l’objectif était atteint. Taïwan devenait officiellement un pays sans énergie nucléaire.
Ça n’a pas duré. En novembre 2025, le ministère des Affaires économiques validait une étude de faisabilité de Taipower (台灣電力公司), la compagnie publique d’électricité : deux centrales, Kuosheng (國聖) et Maanshan, pouvaient techniquement redémarrer. En mars 2026, le président Lai Ching-te (賴清德) officialisait la démarche. Les plans de relance ont été soumis à la Commission de sûreté nucléaire (核能安全委員會). Le délai pour une remise en service effective : entre 18 mois et 5 ans selon les sites, le temps des inspections et du rechargement en combustible.
La raison de ce revirement est simple et difficile à contester. Taïwan importe 97 % de son énergie primaire. En 2024, la consommation d’électricité a atteint un record historique de 283,82 milliards de kWh, dopée par le boom de l’intelligence artificielle et l’expansion des usines de semiconducteurs. TSMC (台積電), le géant des puces, consomme à lui seul environ 9 % de l’électricité nationale. Ce chiffre pourrait grimper à 24 % d’ici à 2030. Sans nucléaire, Taïwan brûle plus de gaz naturel liquéfié importé et plus de charbon. Ce n’est pas de la décarbonation. C’est l’inverse.
Le piège de la décarbonation : l’équation impossible
C’est là que le débat démarre, et que la leçon de Tchernobyl prend un autre sens en 2026. Pendant des décennies, les opposants au nucléaire ont eu un argument solide : le risque d’accident catastrophique, démontré par Tchernobyl, par Three Mile Island, par Fukushima, est réel et les conséquences sont irréversibles sur des générations. L’argument tenait. Il tient encore.
Mais la décarbonation de l’économie mondiale a rebattu les cartes. Le charbon tue chaque année des centaines de milliers de personnes via la pollution atmosphérique. Le gaz naturel libère du CO₂. Les énergies renouvelables — solaire et éolien — dépendent de la météo, occupent d’immenses surfaces, et nécessitent des capacités de stockage que personne ne maîtrise encore à grande échelle. Taïwan l’a expérimenté douloureusement : en 2024, le typhon Danas a ravagé des installations solaires flottantes dans le sud-ouest. Quelques mois plus tôt, un projet solaire à Kaohsiung (高雄) avait été épinglé pour exploitation illégale et érosion des sols. La transition énergétique, sur le terrain, est semée d’embûches.
Taïwan vise 60 à 70 % d’énergies renouvelables d’ici à 2050. En 2024, le pays en était à 11,6 %. L’objectif de 20 % pour fin 2026 semble déjà hors de portée. Dans ce contexte, relancer le nucléaire n’est pas un caprice politique. C’est une réponse à une arithmétique brutale : les besoins en énergie augmentent plus vite que les renouvelables ne peuvent les couvrir. Et couper le courant dans les usines de TSMC n’est pas une option — ni pour Taïwan, ni pour les chaînes d’approvisionnement mondiales en puces électroniques.
L’équation posée par Günther Anders reste entière : en choisissant le nucléaire pour éviter le désastre climatique, accepte-t-on d’augmenter le risque d’un autre type de désastre ? Il n’y a pas de bonne réponse. Seulement des arbitrages que chaque génération doit assumer pour la suivante.
Quarante ans et aucune réponse définitive
Ce 26 avril 2026, pendant que Taïwan soumet ses dossiers de redémarrage nucléaire à ses régulateurs, des commémorations ont lieu à Tchernobyl, en Ukraine — un pays qui vit depuis 2022 sous la menace directe d’une guerre impliquant la centrale de Zaporijia (Запорізька), la plus grande d’Europe, régulièrement au cœur des combats et des coupures électriques. La boucle est bouclée d’une façon que personne n’aurait voulu imaginer.
La vraie leçon de Tchernobyl n’est peut-être pas « le nucléaire est dangereux » ni « le nucléaire est nécessaire ». Elle est plus inconfortable que ça. Les sociétés humaines sont condamnées à prendre des décisions aux conséquences qu’elles ne maîtrisent pas entièrement, sur des horizons de temps qui dépassent leurs mandats politiques, leurs vies, et parfois leurs civilisations. Le nuage, lui, ne vote pas. Il ne s’arrête pas aux frontières. Et il ne se soucie pas des plans énergétiques à horizon 2050.
Taïwan fait ce que font tous les États confrontés à l’impossible : elle choisit le moins mauvais scénario disponible. Sans certitude. Sans garantie. Comme en 1986.
L’essentiel à retenir
- ☢️ Le 26 avril 1986, l’explosion du réacteur de Tchernobyl a contaminé une grande partie de l’Europe, y compris la France, malgré les démentis officiels de l’époque
- 🇫🇷 En France, les autorités ont affirmé que le nuage radioactif s’était arrêté aux frontières — une communication qui a conduit à une information judiciaire pour tromperie ouverte en 2021
- 🇹🇼 Taïwan a fermé son dernier réacteur en mai 2025, puis annoncé le redémarrage de deux centrales dès mars 2026, face à une demande électrique record de 283,82 milliards de kWh
- ⚡ TSMC, le fabricant de puces le plus avancé du monde, consomme déjà 9 % de l’électricité taïwanaise — un chiffre qui pourrait atteindre 24 % d’ici 2030
- 🌍 Le dilemme reste entier en 2026 : décarboner l’économie sans nucléaire oblige à brûler plus de gaz et de charbon, une contradiction que ni Taïwan ni l’Europe ne parvient à résoudre

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