Koxinga et la conquête de Taïwan : quand un général en fuite a changé le destin d’une île

En 1661, Koxinga et ses 25 000 soldats chassent les Hollandais de Taïwan après neuf mois de siège du fort Zeelandia
Reddition des Hollandais

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En 1661, une flotte de plusieurs centaines de jonques quitte le port de Kinmen par un matin de brume. À son bord, 25 000 soldats et un homme dont le nom allait marquer l’histoire de Taïwan pour les quatre siècles suivants. Zheng Chenggong (鄭成功), connu en Occident sous le nom de Koxinga, n’est pas venu coloniser. Il est venu survivre. Acculé par la progression des armées mandchoues qui viennent d’achever la conquête de la Chine continentale, ce général loyaliste de la dynastie Ming cherche une base depuis laquelle relancer la résistance. Il a choisi Taïwan, alors sous contrôle de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) depuis 1624. Ce qui commence comme un repli stratégique se transforme en neuf mois de siège, et finit par basculer l’île dans une trajectoire historique radicalement nouvelle. Le 1er février 1662, le gouverneur hollandais Frederick Coyett signe la capitulation. Taïwan change de main.

Un homme entre deux mondes, une stratégie de dernier recours

Né le 28 août 1624 à Hirado, au Japon, d’un père chinois du Fujian et d’une mère japonaise, Zheng Chenggong n’a rien d’un homme ordinaire. Son père, Zheng Zhilong (鄭芝龍), est l’un des pirates-marchands les plus puissants de la mer de Chine, contrôlant des routes commerciales entières entre le Japon, Taïwan et la côte chinoise. Le jeune Zheng Chenggong est élevé au Japon jusqu’à ses sept ans, puis ramené en Chine pour recevoir une formation confucéenne à Nan’an, dans le Fujian. Il entre à l’Académie impériale de Nankin en 1644. L’année même où la dynastie Ming s’effondre sous la pression des Mandchous.

Son père choisit la capitulation et rejoint les Qing en 1646. Zheng Chenggong refuse. Le prince Tang, représentant des Ming du Sud, lui accorde le droit de porter le nom impérial Zhu, ce qui lui vaut son titre populaire de Guó Xìng yé (國姓爺), soit « Seigneur au nom impérial ». Les Hollandais, approximatifs dans leur transcription, en feront Koxinga. Pendant les années suivantes, il mène des raids incessants depuis ses bases de Xiamen et Kinmen contre les Qing, allant jusqu’aux portes de Nankin en 1659. Cet échec est décisif. La reconquête du continent lui échappe. Les armées Qing resserrent leur étau. Ses hommes manquent de vivres. Il lui faut une nouvelle base, plus sûre, capable de nourrir une armée et de servir de tremplin pour reprendre la lutte.

C’est un ancien intermédiaire de la VOC, un certain He Bin (何斌), qui lui souffle la solution. Fuyant lui-même des dettes contractées auprès des Hollandais, il se présente à Xiamen avec une carte détaillée de Taïwan et un argument simple : l’île est fertile, bien placée sur les routes commerciales, et les garnisons hollandaises sont sous-dimensionnées. Le raisonnement fait mouche. Au printemps 1661, Koxinga ordonne l’embarquement général.

Un débarquement par surprise, un fort qui tombe en quatre jours

Le 30 avril 1661, dans un brouillard matinal épais, la flotte de Koxinga franchit le chenal de Luermen (鹿耳門), un passage peu profond et peu surveillé au nord de la lagune de Taijiang. Les Hollandais, qui avaient anticipé une attaque par le chenal principal au sud, sont pris de court. L’information sur ce passage leur avait été fournie par He Bin lui-même, qui connaissait les fonds marins de l’île pour avoir servi la VOC.

Les forces de Koxinga débarquent au nord de l’actuel Tainan et divisent aussitôt leurs efforts. Une colonne marche sur le fort Provintia (普羅民遮城, dont les ruines subsistent aujourd’hui sous les Tours de Chihkan / 赤崁樓), défendu par environ 400 soldats sous le commandement du gouverneur local Jacobus Valentyn. Pris de surprise, sous-dimensionné, le fort capitule le 4 mai 1661, après seulement quatre jours de résistance. Koxinga dispose d’un premier point d’appui sur la côte.

Reste le Fort Zeelandia (熱蘭遮城, aujourd’hui le Fort Anping / 安平古堡), la forteresse principale de la VOC, construite à l’extrémité d’une presqu’île sablonneuse et dotée d’une architecture de bastions en étoile. Elle abrite environ 1 100 soldats et civils sous les ordres du gouverneur Frederick Coyett, qui refuse catégoriquement de se rendre. Le siège commence.

Neuf mois de résistance, une forteresse qui finit par craquer

Le Fort Zeelandia n’est pas une position facile à emporter. Ses bastions en avancée permettent un feu croisé sur toute approche. Koxinga tente d’abord l’assaut direct : le 25 mai 1661, ses 28 canons bombardent les murailles pendant des heures. Les boulets font des dégâts, mais ne suffisent pas à ouvrir une brèche praticable. La contre-attaque hollandaise est sévère — les artilleurs de la forteresse détruisent plusieurs des batteries chinoises. Koxinga change de stratégie. Il opte pour l’épuisement : blocus terrestre et maritime, installation de ses troupes dans la ville avoisinante, couverture des arrières par des unités déployées dans les campagnes pour approvisionner l’armée en cultures.

La VOC réagit depuis Batavia (Jakarta), capitale de ses opérations en Asie. Une flotte de secours de dix navires et 700 marins arrive au large en juillet 1661. Plusieurs escarmouches ont lieu, mais les Hollandais ne parviennent pas à briser le blocus. Lors d’un engagement déterminant en septembre 1661 dans la lagune de Taijiang, la flotte de la VOC perd deux navires importants, dont le Kokerke, coulé après s’être échoué sous les tirs chinois. Les tentatives de coordination avec les armées Qing, envisagées à la fin de l’automne, n’aboutissent pas — le commandant hollandais Jacob Cauw détourne les navires vers Batavia sans avoir combattu.

L’agonie du fort s’accélère en janvier 1662. Un déserteur allemand, le sergent Hans Jurgen Radis, passe dans le camp chinois et révèle un détail stratégique crucial : le fort de l’Utrecht (烏特勒支碉堡), un ouvrage avancé sur une hauteur dominant le Fort Zeelandia, constitue son point faible. Koxinga fait construire trois nouvelles batteries. Le 25 janvier 1662, un bombardement concentré de 2 500 obus en une journée détruit les trois murs du fort de l’Utrecht. Les Hollandais abandonnent la position dans la nuit et font sauter la poudrière en se retirant. C’est la fin. Le 27 janvier, le conseil de la VOC à Taïwan vote la capitulation.

La signature d’un traité et la naissance d’un royaume

La reddition officielle est signée le 1er février 1662. Les deux parties échangent leurs textes — 18 articles côté hollandais, 16 articles côté chinois. Les soldats hollandais sortent du fort en armes, drapeaux déployés, tambours battants, dans le respect du protocole militaire de l’époque. Ils sont environ 2 000 personnes, soldats, civils et familles, à embarquer sur huit navires à destination de Batavia. Frederick Coyett remet les clés du fort à un officier de Koxinga sur la plage. La VOC quitte définitivement Taïwan après 38 ans de présence.

Koxinga rebaptise aussitôt les lieux. Le Fort Zeelandia devient Anping (安平), du nom de la ville d’origine de son clan dans le Fujian. Le Fort Provintia est renommé Chihkan (赤崁). La région prend le nom de Dongdu Mingjing (東都明京), littéralement « Capitale orientale des Ming ». Une administration de type Ming est mise en place, calquée sur les six ministères impériaux. Le premier gouvernement han de l’histoire de Taïwan est né.

Koxinga ne survivra pas à sa victoire. Quatre mois après la capitulation hollandaise, accablé par la mort de son père exécuté par les Qing à Pékin, la capture et l’exécution du dernier empereur Ming au Yunnan, et une succession de mauvaises nouvelles venues du continent, il tombe malade. Le 23 juin 1662, il meurt à Taïwan, vraisemblablement de la malaria selon les sources historiques les plus fiables. Il avait 37 ans. Son fils Zheng Jing (鄭經) lui succède à la tête du royaume, qui prend le nom définitif de Tungning (東寧王國). La résistance continuera jusqu’en 1683, date à laquelle l’amiral Qing Shi Lang conquiert l’île à la bataille des Pescadores (澎湖).

Une figure entre héros et divinité, un héritage encore disputé

Quatre siècles après sa mort, Zheng Chenggong reste l’une des figures les plus complexes de l’histoire de Taïwan. À Tainan, l’ancienne capitale de son royaume, son nom est partout : des rues, des places, et surtout le temple de Koxinga (延平郡王祠 / Yanping Junwang Ci), où il est vénéré comme une divinité protectrice. Il est officiellement considéré à Taïwan comme un héros national, figure de la résistance et du premier gouvernement han de l’île.

Mais l‘image est loin d’être univoque. Certains historiens taïwanais, notamment depuis les années 1990 et l’émergence d’une identité nationale proprement taïwanaise, soulignent que Koxinga est aussi l’homme qui a marginalisé les peuples aborigènes — les Siraya et d’autres groupes austronésiens — en confisquant leurs terres pour les redistribuer à ses soldats et aux migrants hans du Fujian. La sinisation accélérée de l’île sous les Zheng a radicalement modifié l’équilibre démographique et culturel de Taïwan, éloignant définitivement l’île des cultures océaniennes du Pacifique.

En Chine populaire, Koxinga est présenté comme le symbole de la réunification nationale, celui qui a « recouvré » Taïwan pour la civilisation chinoise. À Taïwan même, son interprétation reste politiquement sensible : héros de la résistance contre les Qing pour certains, ancêtre symbolique d’une sinisation forcée pour d’autres. Un érudit a résumé l’enjeu en une phrase : cette bataille a « déterminé le destin de Taïwan pour les quatre cents ans qui suivent ».

Foire aux Questions

Pourquoi Koxinga a-t-il choisi Taïwan plutôt qu’une autre base ?

Après sa défaite face aux Qing lors du siège de Nankin en 1659, Koxinga cherchait un territoire insulaire, fertile et suffisamment éloigné pour protéger ses arrières tout en restant accessible à la mer de Chine. Taïwan réunissait ces critères. He Bin, un ancien intermédiaire de la VOC, lui a fourni une carte détaillée de l’île et l’information décisive sur les voies d’eau peu profondes que les grands navires hollandais ne pouvaient pas surveiller. La position commerciale de l’île — entre le Japon, la Chine et l’Asie du Sud-Est — représentait également un atout stratégique pour financer la résistance par le commerce maritime.

Comment les Hollandais ont-ils perdu une forteresse réputée imprenable ?

Le Fort Zeelandia était effectivement solide, mais sa défaite résulte d’une combinaison de facteurs. D’abord, la garnison était numériquement submergée — environ 1 100 défenseurs face à 25 000 attaquants. Ensuite, les tentatives de secours depuis Batavia ont échoué, notamment à cause de la passivité du commandant Jacob Cauw. Enfin, c’est la trahison d’un déserteur, le sergent Hans Jurgen Radis, qui a livré à Koxinga le point faible du dispositif défensif — le fort de l’Utrecht — dont la prise en janvier 1662 a rendu la position centrale indéfendable.

Quel est l’héritage de la période Koxinga pour Taïwan aujourd’hui ?

La période Zheng (1661-1683) a posé plusieurs fondations durables de l’île contemporaine. C’est sous cette période que les premières institutions confucéennes ont été établies — le premier temple confucéen de Taïwan a été construit à Tainan en 1665 par le fils de Koxinga, Zheng Jing. La migration massive du Fujian vers l’île, encouragée par les Zheng, a fixé la démographie et la langue (le hokkien taïwanais) de la majorité de la population actuelle. Le nom de Koxinga reste omniprésent à Tainan, où il est vénéré dans un temple dédié, et son image continue d’alimenter les débats identitaires taïwanais sur le rapport entre Taïwan et la Chine.

L’essentiel à retenir

  • 🚢 En avril 1661, Koxinga débarque à Taïwan avec 25 000 hommes et plusieurs centaines de navires pour chasser la Compagnie néerlandaise des Indes orientales après 38 ans de présence.
  • 🏰 Le Fort Zeelandia (Tainan), principal verrou hollandais, résiste neuf mois avant de capituler le 1er février 1662 après la prise du fort de l’Utrecht par bombardement concentré.
  • 🏛️ Koxinga fonde le royaume de Tungning, premier gouvernement han de l’île, en instaurant une administration calquée sur les ministères Ming et en rebaptisant les lieux en noms chinois.
  • ⚰️ Il meurt à seulement 37 ans, le 23 juin 1662, quatre mois après sa victoire, sans avoir pu relancer la reconquête du continent qu’il planifiait depuis Taïwan.
  • 🗿 Figure toujours politiquement sensible, Koxinga est vénéré comme divinité protectrice à Tainan mais aussi critiqué pour avoir accéléré la marginalisation des peuples aborigènes de l’île.

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À propos de l'auteur

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