En 1633, une flotte européenne subit l’une de ses plus lourdes défaites en Asie. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales (荷蘭東印度公司, Hélán Dōng Yìndù Gōngsī, VOC) pensait pouvoir imposer ses conditions commerciales à la Chine des Ming par la force. Elle se trompait. La bataille de Liaoluowan (料羅灣海戰, Liàoluó Wān Hǎizhàn), livrée le 22 octobre 1633 au large de l’île de Kinmen (金門, Jīnmén), tourne au désastre pour les Néerlandais. En face, un seul homme commande la riposte : Zheng Zhilong (鄭芝龍, Zhèng Zhīlóng), ancien pirate devenu amiral, père du futur Koxinga. La bataille dure en réalité plusieurs mois, entre juillet et octobre. Elle redessine les équilibres maritimes de toute l’Asie orientale pour les décennies suivantes. Peu connue en Europe, cette confrontation reste l’un des épisodes militaires les plus décisifs de l’histoire de la région.
Les Néerlandais misent sur le blocus et la terreur pour forcer l’accès aux ports chinois
Les tensions entre la VOC et la Chine des Ming ne datent pas de 1633. Depuis leur installation sur l’île de Taïwan (台灣, Táiwān) en 1624 — après avoir été chassés des Pescadores (澎湖, Pénghú) par la marine impériale — les Néerlandais cherchent à commercer librement avec le continent. Mais les autorités du Fujian (福建, Fújiàn) maintiennent une politique d’interdiction maritime stricte. Les échanges existent, mais sous forme de contrebande organisée, via des intermédiaires locaux. Le gouverneur Hans Putmans (漢斯·普特曼斯, Hànsī Pǔtèmànsī) décide en avril 1633 de changer de méthode.
Le plan est simple et brutal : piller les côtes du Fujian, bloquer les routes commerciales et contraindre Pékin à ouvrir ses ports. Le 12 juillet 1633, les navires néerlandais frappent fort : ils attaquent par surprise le port de Xiamen (廈門, Xiàmén) et coulent entre 25 et 30 grands bâtiments de guerre de la flotte impériale, plus une quinzaine de petits navires. La flotte hollandaise ne déplore qu’un seul mort. Le résultat tactique est brillant. Mais stratégiquement, c’est une faute. Les commerçants de Xiamen interrogent les Néerlandais dès le soir même sur les raisons de l’attaque. Putmans impose alors des réquisitions humiliantes aux villages côtiers de Kinmen (金門), Gulangyu (鼓浪嶼, Gǔlàngyǔ) et des îles environnantes : 25 porcs, 100 poulets et 25 bœufs par semaine, sous peine de nouveaux bombardements.
Zheng Zhilong envoie des émissaires. Les Néerlandais refusent toute négociation sérieuse. Le 26 juillet, la cour impériale de Pékin (北京, Běijīng) reçoit une déclaration de guerre formelle des Hollandais. Ceux-ci réclament la liberté de commerce dans les rivières de Zhangzhou (漳州, Zhāngzhōu) et d’Anhai (安海, Ānhǎi), un comptoir commercial à Gulangyu, le droit d’ancrer librement sur les côtes du Fujian et une égalité de statut juridique avec les sujets chinois. Ces exigences sont jugées inacceptables. La machine de guerre impériale se met en mouvement — lentement, mais inexorablement.
Zheng Zhilong reconstruit la flotte et prépare la contre-attaque
Ce qui se passe entre juillet et octobre 1633 est moins spectaculaire que la bataille finale, mais c’est là que tout se décide. Zheng Zhilong est alors commandant des forces navales du Fujian, un titre officiel qui masque une réalité plus complexe : c’est lui, ancien pirate reconverti en amiral impérial, qui contrôle de fait les mers de Chine orientale. Conscient de la supériorité technique des navires hollandais — leurs fluites à canons (夾板船, jiābǎn chuán) tirent plus loin et plus précisément que les jonques chinoises — il choisit une stratégie asymétrique. Il rassemble 50 grands navires de guerre et surtout 100 brûlots (火船, huǒ chuán), des embarcations chargées de matières inflammables destinées à être lancées contre la flotte ennemie. L’empire mobilise également des civils : le gouverneur du Fujian Zou Weilian (鄒維璉, Zōu Wéilián) lance un appel aux volontaires et fixe des primes — 200 taels d’argent pour tout navire hollandais incendié, 50 taels pour chaque tête ennemie rapportée.
Côté néerlandais, Putmans cherche lui aussi à renforcer ses effectifs. Il conclut une alliance avec deux chefs pirates, Liu Xiang (劉香, Liú Xiāng) et Li Guozhu (李國助, Lǐ Guózhù), leur promettant des bases à Taïwan et à Batavia (aujourd’hui Jakarta) en échange de leur soutien militaire. Cette alliance avec des pirates est une reconnaissance implicite de la faiblesse de la VOC face à la marine impériale reconstituée. Tout au long du mois d’août, les deux camps s’affrontent dans des escarmouches incessantes. Les brûlots chinois attaquent à plusieurs reprises la flotte hollandaise — avec des résultats mitigés dans un premier temps, plusieurs étant interceptés et coulés avant d’atteindre leur cible. Mais chaque assaut use les nerfs des marins néerlandais. Putmans lui-même l’admet dans une lettre à Liu Xiang : « Iquan (surnom de Zheng Zhilong) ne cesse d’attaquer avec des brûlots et des navires de guerre, nous forçant à fuir à plusieurs reprises. »
Le rapport de force se rééquilibre progressivement. En septembre, la mobilisation générale est ordonnée dans tout le Fujian. Le gouverneur Zou Weilian se déplace en personne à Haicheng (海澄, Hǎichéng) pour prendre le commandement direct des opérations. Il nomme Zheng Zhilong chef d’avant-garde, flanqué de quatre autres commandants couvrant les flancs et le centre du dispositif. Zheng achète à ses frais des canons britanniques pour les installer sur les jonques impériales, compensant partiellement la supériorité balistique néerlandaise.
La bataille de Liaoluowan : en un jour, la VOC perd le contrôle des mers de Chine
Le 22 octobre 1633, les deux flottes se retrouvent face à face dans la baie de Liaoluowan (料羅灣, Liàoluó Wān), au sud-ouest de l’île de Kinmen. Du côté Ming : 50 grands navires de guerre et 100 brûlots. Du côté VOC et pirates : 8 voiliers néerlandais et une cinquantaine de jonques pirates. L’infériorité numérique des Néerlandais est écrasante. Zheng Zhilong donne l’ordre d’attaque générale. Il envoie ses 50 grands navires — utilisés eux aussi comme brûlots — foncer droit sur la flotte ennemie. Le résultat est dévastateur et rapide :
- Le Brounersheaven est incendié et détruit
- Le Wieringen est coulé
- Le Slooterdijck est capturé avec environ 100 hommes à bord
- Les cinq autres navires hollandais fuient vers Taïwan
Le bilan total côté néerlandais : 250 morts au combat, 150 noyés, 800 blessés, 250 prisonniers, 4 navires détruits ou capturés, une cinquantaine de jonques pirates mises hors de combat. Du côté Ming : 86 morts et 132 blessés. Le gouverneur Zou Weilian résume lui-même la victoire dans son rapport à l’Empereur : « 118 ennemis capturés vivants, 20 têtes tranchées, 5 grands navires à canons brûlés, 1 capturé, plus de 50 petits bateaux ennemis détruits, des casques, sabres, boussoles et cartes marines saisis et inventoriés. » La débâcle est totale. Putmans et les survivants regagnent le port de Tainan (台南, Táinán) — alors appelé Zeelandia (大員, Dàyuán) — sans demander leur reste.
Les semaines qui suivent, la marine impériale poursuit les navires hollandais et pirates le long des côtes. Zheng Zhilong traque Liu Xiang pendant deux ans encore, le battant à six reprises jusqu’à le forcer en 1635 à s’immoler par le feu plutôt que de se rendre. En 1639, une nouvelle tentative néerlandaise d’attaquer les côtes chinoises se termine par une nouvelle défaite : cinq navires de la VOC sont brûlés par des plongeurs de Zheng Zhilong portant des bambous remplis de poudre à canon.
Les conséquences : Zheng Zhilong maître absolu des mers d’Asie orientale
La bataille de Liaoluowan ne règle pas seulement un conflit commercial. Elle redistribue les cartes de la puissance maritime en Asie orientale pour les décennies suivantes. La VOC renonce définitivement à forcer l’accès aux ports du Fujian par la violence. Les Néerlandais continuent à commercer avec la Chine, mais aux conditions fixées par les Chinois — et concrètement, par Zheng Zhilong.
Du côté impérial, la victoire a un paradoxe : le gouverneur Zou Weilian, artisan de la victoire mais trop rigide sur la politique d’interdiction maritime, est limogé peu après. Son successeur adopte une posture de laissez-faire face à Zheng Zhilong. C’est là que le vrai vainqueur révèle sa stratégie de long terme. Zheng n’a pas combattu pour l’empire — il a combattu pour lui-même. En 1636, il est nommé gouverneur militaire de Fuzhou (福州都督, Fúzhōu Dūdū), titre qui lui vaut le surnom de « Roi des mers du Fujian » (閩海王, Mǐn Hǎi Wáng). Désormais, tout navire commercial circulant en Asie orientale — du Japon aux mers du Sud — doit acheter un laissez-passer signé Zheng : 3 000 taels d’argent par navire, soit des revenus annuels estimés à 10 millions de taels.
Sans ce pavillon, un navire a plus de 50 % de chances d’être intercepté en haute mer et 100 % sur les côtes du Fujian. Même la VOC finit par acheter ces laissez-passer, discrètement, sous pavillon japonais. L’ironie est complète : la compagnie qui voulait commercer librement avec la Chine paye désormais un ancien pirate chinois pour avoir le droit de naviguer. Le fils de Zheng Zhilong, Koxinga (國姓爺, Guóxìng Yé, vrai nom Zheng Chenggong, 鄭成功, Zhèng Chénggōng), reprendra cet héritage maritime — et chassera les Néerlandais de Taïwan en 1662, trente ans plus tard.
L’essentiel à retenir
- ⚔️ Le 22 octobre 1633, la flotte Ming commandée par Zheng Zhilong écrase la VOC dans la baie de Liaoluowan, au large de Kinmen, lors d’une bataille décisive.
- 🚢 Les Néerlandais perdent plus de 400 hommes tués ou noyés, 250 prisonniers et plusieurs navires détruits en une seule journée de combat.
- 🔥 La stratégie des brûlots — 100 embarcations incendiaires lancées contre la flotte hollandaise — est la clé tactique de la victoire chinoise.
- 👑 Après la bataille, Zheng Zhilong devient le maître absolu des routes commerciales en Asie orientale, taxant tous les navires à hauteur de 3 000 taels par passage.
- 🏴 Son fils Koxinga prolongera cet héritage en chassant définitivement les Néerlandais de Taïwan en 1662, trente ans après la défaite de Liaoluowan.

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