Il y a soixante-quinze ans, des soldats taïwanais s’entraînaient à reconquérir le continent chinois. Aujourd’hui, la présidente de leur parti serre la main de Xi Jinping à Pékin. Cette trajectoire n’est pas un simple revirement politique. C’est l’histoire d’un parti qui, né pour combattre les communistes, a fini par frapper à leur porte. Le Kuomintang / KMT (中國國民黨, Zhōngguó Guómíndǎng), parti nationaliste chinois fondé en 1912 par Sun Yat-sen (孫中山), est le plus ancien parti politique de la Chine contemporaine encore en activité. Pendant quarante ans, il a gouverné Taïwan sous loi martiale, en ennemi déclaré du Parti communiste chinois. Puis, progressivement, presque imperceptiblement, il a basculé. Le basculement n’a pas eu lieu du jour au lendemain. Il s’est construit par étapes, sous la pression des réalités économiques, des calculs électoraux et des ambitions personnelles. Comprendre cette transformation, c’est comprendre une part essentielle de ce qui se joue aujourd’hui dans le détroit de Taïwan (台灣海峽).
1949 : un parti en exil avec une mission impossible
Tout commence par une défaite. En 1949, après vingt-deux ans de domination sur la Chine continentale, le KMT perd la guerre civile contre les forces communistes de Mao Zedong (毛澤東). Chiang Kai-shek (蔣介石) et deux millions de soldats, fonctionnaires et civils traversent le détroit et s’installent à Taïwan. Le parti nationaliste s’établit à Taipei avec l’objectif premier de faire de l’île un tremplin pour libérer le continent des « bandits communistes ». Ce n’est pas une retraite — c’est une retraite temporaire. Du moins, c’est le récit officiel imposé à toute une société pendant des décennies.
La mission de reconquête structure tout : l’armée, l’éducation, la propagande, la carte administrative. Les provinces chinoises sont symboliquement maintenues dans les institutions. Des députés élus en 1947 sur le continent gardent leur siège à Taipei jusqu’en 1991 sans jamais avoir à se faire réélire. Le Kuomintang se maintient au pouvoir par la force durant la période répressive de la « Terreur blanche », de 1947 à 1987. Durant cette période, les membres du KMT et les Chinois arrivés en fuyant l’avancée des communistes établissent un État qui diffuse l’idée que leur culture est supérieure à celle des populations taïwanaises de longue date. Le rêve de reconquête est moins une stratégie militaire qu’un instrument de légitimation politique. Il justifie la loi martiale, le parti unique, la répression. Tant que la Chine continentale reste l’ennemi à abattre, le KMT reste le seul capable de mener la bataille.
Mais les années passent. La Chine populaire siège à l’ONU dès 1971, à la place de la République de Chine. Nixon rencontre Mao à Pékin en 1972. Les États-Unis normalisent leurs relations avec Pékin en 1979 et rompent officiellement celles avec Taipei. En 1971, le remplacement de la République de Chine par la République populaire de Chine à l’ONU contribue à l’affaiblissement du KMT. Il devient de plus en plus difficile pour le parti de prétendre un jour reprendre le continent et de justifier la loi martiale. Le mythe de la reconquête se vide de son sens. Il faudra pourtant encore vingt ans pour que le KMT l’abandonne officiellement.
Les années 1990 : la démocratisation fracture le parti
La fissure vient de l’intérieur. Lee Teng-hui (李登輝), premier président taïwanais d’origine locale à diriger le KMT, prend le pouvoir en 1988 à la mort de Chiang Ching-kuo (蔣經國), fils de Chiang Kai-shek. Ce botaniste agronomiste formé au Japon et à Cornell va passer douze ans à transformer un parti de conquérants en formation démocratique. Il n’est pas le bienvenu. La « faction du palais » du KMT, un groupe de Continentaux conservateurs, se méfie profondément de Lee et cherche à bloquer son accession à la présidence du Kuomintang et à le marginaliser.
Lee tient bon. Il démocratise les institutions, organise les premières élections présidentielles au suffrage universel en 1996, et — geste fondateur — met fin officiellement à l’état de guerre avec Pékin. Le 30 avril 1991, Lee Teng-hui déclare : « Nous ne chercherons plus à unifier la Chine par la force ». Cette déclaration prend acte de la victoire des communistes chinois comme une sorte de verdict historique et, par conséquent, ouvre subrepticement mais distinctement, pour Taïwan, la voie de l’autonomie et d’une séparation progressive du destin de la Chine continentale. En 1991 également, les députés élus en 1947 sur le continent, qui avaient gardé leur siège grâce à la loi martiale, sont priés de passer la main. C’est la fin symbolique de la fiction.
Lee pousse plus loin. En 1999, il déclare que les relations entre Taïwan et la Chine sont des relations «État à État» — formule qui provoque une réaction de fureur à Pékin. Pour la vieille garde du KMT et ses sympathisants continentaux, c’est une trahison. Lee finit par quitter le parti en 2000, après la défaite électorale face au candidat du Parti démocrate progressiste / DPP (民主進步黨), Chen Shui-bian (陳水扁). À la suite de l’éviction de Lee Teng-hui et du départ d’une partie des partisans de la taïwanisation complète, le KMT est rapidement repris en main par les conservateurs. La ligne «taïwaniste» interne perd la bataille. Les durs reprennent le contrôle.
2005 : la poignée de main qui change tout
La rupture symbolique intervient le 29 avril 2005 à Pékin. La rencontre entre le président du KMT Lien Chan et le président du Parti communiste chinois Hu Jintao marque le premier échange entre les deux partis depuis la rupture du deuxième front uni de 1927 et la fin de la guerre civile chinoise. Soixante ans après la guerre civile, les ennemis héréditaires se serrent la main. Aucun accord n’est signé. Mais le signal politique est énorme.
Le DPP est alors au pouvoir à Taipei avec Chen Shui-bian, et le KMT, dans l’opposition, joue une carte risquée : se positionner comme l’interlocuteur privilégié de Pékin, au-dessus du gouvernement élu. Face à la progression de l’identité nationale taïwanaise et du DPP, le KMT joue la carte du rapprochement avec le PCC avec un triple objectif : faire du parti le seul interlocuteur de Pékin, discréditer le gouvernement DPP en le contournant pour rouvrir le dialogue entre les deux rives, et rendre tout projet d’indépendance inconcevable. Ce calcul est cynique mais efficace à court terme. Pékin y trouve son compte : court-circuiter le gouvernement légal de Taïwan en lui substituant un partenaire plus accommodant.
En 2008, Ma Ying-jeou (馬英九) remporte la présidentielle. Son mandat de huit ans représente le sommet du rapprochement économique. Depuis son accession au pouvoir en mai 2008, Ma Ying-jeou mène une politique visant à intégrer les marchés taïwanais et chinois, unique moyen selon lui pour relancer la croissance sur l’île. En juin 2010, est signé entre Taipei et Pékin un accord-cadre de coopération économique nommé ECFA (Economic Cooperation Framework Agreement) qui prévoit l’établissement d’une zone économique sino-taïwanaise à travers le détroit de Formose. Les vols directs reprennent, les touristes continentaux débarquent par millions, les investissements croisent le détroit. En novembre 2015, Ma rencontre personnellement Xi Jinping à Singapour — première réunion entre les dirigeants des deux rives depuis 1949. La photo fait le tour du monde. Mais à Taïwan, nombre de Taïwanais observent d’un œil méfiant le comportement de Pékin envers Hong Kong, rattachée en 1997, où les promesses de renforcement des libertés démocratiques sont restées lettre morte.
En 2014, la révolution des Tournesols (太陽花學運, Tàiyánghuā xuéyùn) éclate. Des dizaines de milliers d’étudiants occupent le Parlement pour bloquer un accord commercial avec Pékin jugé trop généreux. Le mouvement n’est pas que commercial : c’est une révolte générationnelle contre un rapprochement qui inquiète. Le KMT perd les élections de 2016, puis celles de 2020. La ligne «pro-Pékin» commence à coûter électoralement.
2024-2026 : le basculement idéologique
Le glissement s’accélère avec l’élection, en octobre 2025, de Cheng Li-wun (鄭麗文) à la tête du KMT. Son profil déstabilise : alors qu’elle a longtemps milité pour l’indépendance de Taïwan, elle travaille aujourd’hui ardemment à un rapprochement avec la Chine. Cheng Li-wun est une ancienne militante anti-chinoise radicale ayant retourné sa veste, élue à la tête du KMT en octobre 2025 — une surprise, portée par une base militante vieillissante et nostalgique du lien avec le continent.
Sitôt élue, Cheng Li-wun appelle le DPP à «cesser de jouer la carte anti-Chine» et rejette l’idée que son parti serait contrôlé par Pékin. La réaction de Pékin ne se fait pas attendre : dans un message de félicitations adressé le lendemain, Xi Jinping en profite pour lancer un appel à faire avancer la réunification.
En avril 2026, elle se rend à Pékin sur invitation de Xi Jinping — première visite d’un leader de l’opposition taïwanaise en dix ans. Nankin, Shanghai, puis Pékin : l’itinéraire est symbolique jusque dans ses détails. Cheng Li-wun rappelle son opposition à l’indépendance de l’île et plaide pour des relations Pékin-Taipei apaisées afin «d’éviter une guerre». Xi Jinping lui répond que la réunification est une «inévitabilité historique».
En reprenant le vocabulaire de Pékin, en abandonnant les garde-fous rhétoriques, en sabotant la défense de l’île au Parlement, la direction actuelle du KMT ne propose plus un rapprochement négocié. Elle ouvre un chemin vers une réunification sans exigences démocratiques sérieuses. Le clivage politique taïwanais change de nature. Ce n’est plus «plus ou moins de commerce avec Pékin» — c’est «résistance ou accommodation». La proportion de Taïwanais se définissant comme «exclusivement taïwanais» est passée de 17,6% en 1992 à plus de 60% aujourd’hui. Le KMT fait donc un pari inverse de son électorat potentiel — un pari sur la fatigue de la confrontation plutôt que sur la fierté identitaire. 56% des Taïwanais ont jugé le voyage de Cheng favorablement, selon un sondage d’avril 2026. La fatigue de la confrontation avec Pékin est réelle dans une partie de l’opinion. Mais la majorité silencieuse qui se sent taïwanaise, elle, regarde la scène avec une inquiétude grandissante.
75 ans de positions du KMT face à la Chine en un clin d’œil
| Époque | Période | Leader(s) du KMT | Position envers la Chine | Événement clé |
|---|---|---|---|---|
| L’exil et la reconquête | 1949 – 1971 | Chiang Kai-shek (蔣介石) | Reconquête militaire du continent. La RPC est illégitime. Taïwan est la «vraie Chine» | Installation à Taipei, loi martiale, maintien des institutions continentales fictives |
| Le mythe qui s’effrite | 1971 – 1987 | Chiang Kai-shek puis Chiang Ching-kuo (蔣經國) | Reconquête toujours officielle mais de moins en moins crédible. Début de pragmatisme forcé | Exclusion de l’ONU en 1971, normalisation Nixon-Mao 1972, rupture diplomatique avec Washington 1979 |
| La taïwanisation | 1988 – 2000 | Lee Teng-hui (李登輝) | Abandon officiel de la reconquête. Relations «État à État». Identité taïwanaise assumée | Fin de la loi martiale 1987, fin de l’état de guerre 1991, première élection présidentielle directe 1996 |
| La revanche des conservateurs | 2000 – 2008 | Lien Chan (連戰) puis Ma Ying-jeou (馬英九) | Retour à «une Chine, différentes interprétations». Pékin préféré au DPP au pouvoir | Poignée de main historique Lien Chan – Hu Jintao à Pékin en 2005 |
| Le rapprochement assumé | 2008 – 2016 | Ma Ying-jeou (馬英九) | Détente active. Intégration économique progressive. Statu quo défendu mais penché vers Pékin | Accord ECFA 2010, vols directs, tourisme de masse, sommet Ma – Xi à Singapour 2015 |
| Le recul électoral | 2016 – 2024 | Eric Chu (朱立倫) puis Ko Wen-je era | Position pro-Pékin maintenue mais atténuée après défaites électorales répétées. Tension interne entre pragmatiques et durs | Révolution des Tournesols 2014, défaites présidentielles 2016 et 2020, perte de la majorité au Parlement |
| Le basculement idéologique | 2025 – aujourd’hui | Cheng Li-wun (鄭麗文) | Opposition frontale à l’indépendance. Vocabulaire de Pékin adopté. Réunification présentée comme inévitable | Élection de Cheng Li-wun oct. 2025, visite à Pékin avr. 2026, rencontre avec Xi Jinping, 10 mesures annoncées par Pékin |
Foire aux Questions
Le KMT a-t-il toujours voulu la réunification avec la Chine ?
Non — et c’est là toute la complexité de l’histoire. À l’origine, le KMT voulait reconquérir la Chine, pas se réunifier avec elle. La nuance est immense : il s’agissait de reprendre le pouvoir sur le continent, pas de s’y soumettre. Ce n’est qu’après l’abandon progressif du mythe de la reconquête dans les années 1990 que la question de la réunification — c’est-à-dire d’une intégration sous autorité partagée ou communiste — est apparue dans le débat. Aujourd’hui, le KMT ne parle pas officiellement de réunification immédiate, mais ses critiques estiment que sa ligne politique actuelle y conduit, en acceptant le cadre imposé par Pékin sans exiger de garanties démocratiques.
Qu’est-ce que le «Consensus de 1992» et pourquoi est-il si contesté ?
Le «Consensus de 1992» (九二共識, Jiǔèr Gòngshí) désigne un accord informel prétendument conclu en 1992 entre des émissaires des deux rives, selon lequel il n’existe qu’une seule Chine, mais que chaque partie peut l’interpréter différemment. Le KMT résume cela par la formule «une Chine, différentes interprétations». Le problème : le DPP nie l’existence de cet accord, et Pékin n’a jamais reconnu explicitement la clause des «différentes interprétations» — pour la Chine populaire, une seule Chine signifie la République populaire. C’est pourquoi accepter ce consensus sans garde-fous équivaut, pour les critiques du KMT, à entrer dans le cadre de Pékin sans filet de sécurité.
Pourquoi la visite de Cheng Li-wun à Pékin en 2026 est-elle considérée comme un tournant ?
Les précédentes visites de dirigeants du KMT à Pékin — Lien Chan en 2005, des émissaires sous Ma Ying-jeou — maintenaient un minimum de distinctions rhétoriques sur le statut de Taïwan. Cheng Li-wun a abandonné ces garde-fous diplomatiques qui protégeaient depuis vingt ans la souveraineté de Taïwan dans le dialogue inter-détroit. De plus, le contexte est différent : le KMT est majoritaire au Parlement et bloque le budget de défense proposé par le gouvernement DPP — 1 250 milliards NTD (environ 33,7 milliards €). Aller à Pékin dans ce contexte, c’est envoyer un message à Washington et à Taipei sur qui le KMT considère comme son interlocuteur prioritaire.
L’essentiel à retenir
- 🏯 Le KMT est arrivé à Taïwan en 1949 avec pour mission officielle de reconquérir la Chine continentale — un projet progressivement abandonné entre 1991 et 2000 sous Lee Teng-hui.
- 🤝 La poignée de main de 2005 entre Lien Chan et Hu Jintao marque le premier contact entre le KMT et le PCC depuis la fin de la guerre civile — un tournant symbolique majeur.
- 📈 Sous Ma Ying-jeou (2008-2016), le rapprochement devient concret : l’accord ECFA ouvre le marché chinois à Taïwan, mais alimente aussi la méfiance populaire.
- 🔄 L’élection de Cheng Li-wun en octobre 2025 marque un basculement : ancienne militante pro-indépendance, elle visite Pékin en avril 2026 et adopte le vocabulaire du Parti communiste chinois.
- ⚠️ Plus de 60% des Taïwanais se définissent aujourd’hui comme «exclusivement taïwanais» — un fossé croissant entre l’identité populaire et la ligne du principal parti d’opposition.

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