Les violences au sein du couple ne sont pas un sujet qu’on aborde facilement dans une société où la sphère familiale reste, culturellement, une affaire intérieure. À Taïwan, ce silence a longtemps protégé les agresseurs plus que les victimes. Aujourd’hui, les chiffres officiels atteignent des niveaux records, la législation s’adapte — souvent sous la pression de victimes qui ont osé parler — et les angles morts du système restent nombreux. 136 781 cas de violences domestiques ont été déclarés à la police nationale en 2025, selon l’Agence nationale de police, soit une hausse de 7,4 % sur un an.
Derrière ce chiffre, des femmes pour la majorité, mais aussi des hommes, des couples hétérosexuels et homosexuels — une réalité plus complexe que le récit dominant ne le laisse entendre. La Loi de prévention des violences familiales (家庭暴力防治法, Jiātíng bàolì fángzhì fǎ) a été amendée deux fois depuis 2023. Mais entre les réformes législatives et la réalité du terrain, il y a encore un fossé que les associations ne cessent de mesurer.
Un record qui inquiète plus qu’il ne rassure
136 781 cas de violences domestiques ont été signalés à la police taïwanaise en 2025 — 9 419 de plus que l’année précédente, soit une augmentation de 7,4 %. Ce chiffre constitue un plus haut niveau sur cinq ans. Plus préoccupant encore : les affaires renvoyées en poursuites pénales ont atteint 13 831 — une hausse de près de 60 % par rapport à 2021. Ce double record n’est pas forcément le signe que les violences ont explosé. Il peut aussi refléter une meilleure disposition des victimes à signaler les faits, et un système judiciaire qui répond davantage. Mais sur le terrain, les travailleurs sociaux ne s’y trompent pas : l’augmentation des cas graves est réelle.
Une étude de la National Taiwan University publiée en 2025 a établi que les victimes subissent en moyenne 4,2 ans de violences avant de porter plainte. Ce chiffre seul dit tout. Les associations de terrain, elles, estiment depuis longtemps que les statistiques officielles ne représentent qu’une fraction de la réalité. Tseng Ching-yi (曾瀞儀), directrice au sein de la Taipei Women’s Rescue Foundation (台北市婦女救援社會福利事業基金會), estime que le nombre réel de victimes pourrait être plus du double des chiffres officiels. Elle explique rencontrer régulièrement des femmes qui consultent pour la première fois après dix ans de violences. Les violences psychologiques, le contrôle financier et l’isolement — formes moins visibles mais tout aussi dévastatrices — restent massivement sous-déclarés.
Le profil des victimes n’est pas limité à un milieu social particulier. « Des médecins, des enseignants, des policiers — tous peuvent être auteurs de violences domestiques », dit Tseng. La pression professionnelle, combinée à une conception patriarcale du foyer encore prégnante dans certains milieux, constitue un terreau persistant. Les violences conjugales à Taïwan touchent toutes les couches de la société — une réalité que les campagnes de sensibilisation ont mis du temps à intégrer.
Les femmes, premières victimes : mais pas les seules
Le ministère de la Santé et du Bien-être taïwanais a établi qu’une femme sur cinq âgée de 18 à 74 ans a été victime d’abus de la part d’un partenaire intime. La forme la plus répandue est la violence psychologique (16,76 %), suivie par la violence physique (7,97 %), l’exploitation financière (7,2 %), les violences sexuelles (4,85 %) et le harcèlement ou la surveillance (4,8 %). Ces données issues de la première enquête nationale sur les violences entre partenaires intimes dessinent un tableau précis : la violence conjugale envers les femmes est majoritairement invisible, diffuse, et rarement limitée à un seul registre.
Dans les cas de violences au sein du couple, 83 % des victimes sont des femmes, selon les données du gouvernement taïwanais portant sur la période 2018-2020. Ce chiffre est stable dans le temps — il n’a pas évolué malgré la hausse globale des signalements. Le système patriarcal traditionnel reste identifié par les associations comme un facteur structurel : beaucoup de femmes croient encore qu’elles doivent « rester pour les enfants », ou que l’aide extérieure risque d’aggraver les représailles à domicile. Certaines ont fait des demandes d’aide puis ont été renvoyées chez elles par la police. Ces expériences négatives ont longtemps découragé les signalements.
Le contexte migratoire ajoute une couche de vulnérabilité supplémentaire. Environ 2 000 cas d’abus impliquant des conjointes étrangères dans des relations intimes sont signalés chaque année entre 2020 et 2024, selon le ministère de la Santé. Ces femmes — souvent originaires du Vietnam, d’Indonésie ou des Philippines — font face à des barrières linguistiques, à une dépendance administrative à leur conjoint taïwanais, et à une méconnaissance de leurs droits. Une réforme juridique adoptée en 2024 leur garantit désormais le droit de rester à Taïwan après un divorce lié à des violences conjugales — une avancée significative, mais dont la communication reste insuffisante selon les associations.
Les hommes victimes : un sujet qui sort peu à peu du silence
La violence conjugale envers les hommes existe. Elle est moins discutée, plus difficile à mesurer, et les obstacles au signalement sont d’une nature différente. Au sein de la Taiwan Men Foundation (台灣男性關懷協會), le président indique que les hommes victimes refusent souvent de porter plainte par peur du ridicule et par souci de préserver leur image de masculinité. Les violences subies par les hommes sont dominées par les abus verbaux et psychologiques — chantage émotionnel, humiliation, dénigrement répété. Les violences physiques existent aussi, parfois déclenchées en réponse à une agression initiée par la femme, ce qui complique les enquêtes et le traitement judiciaire.
Les données du ministère de la Santé révèlent que 11 156 appels ont été passés à la ligne d’écoute dédiée aux hommes (男性關懷專線, numéro 0800-013-999) l’année précédente — soit une hausse d’environ 20 % par rapport à 2021. Les problèmes relationnels conjugaux représentent la raison principale des appels, devant les questions familiales et les difficultés liées à la dépression. La tranche d’âge la plus représentée est celle des 40-49 ans, suivie des 30-39 ans.
Sur le plan institutionnel, les lacunes sont encore nombreuses. L’outil d’évaluation du risque TIPVDA — Taiwan Intimate Partner Violence Danger Assessment — est conçu en partant du principe que la victime est une femme. Chen Po-wei demande que des versions adaptées soient développées pour les hommes victimes, les couples homosexuels et les personnes transgenres. De même, les hébergements d’urgence restent quasi exclusivement pensés pour des femmes : un homme en danger doit souvent être placé dans un hôtel conventionné faute de structure adaptée.
Couples homosexuels : protégés sur le papier, exposés dans la pratique
Taïwan a légalisé le mariage entre personnes de même sexe en 2019, devenant ainsi le premier pays d’Asie à franchir ce pas. Mais la protection contre les violences conjugales dans les couples LGBT+ a mis plusieurs années supplémentaires à se mettre en place. L’article 7 de la Loi de prévention des violences familiales a été amendé en 2023 pour inclure explicitement les couples de même sexe et les partenaires non cohabitants. Avant cette révision, les couples homosexuels non mariés se trouvaient dans un angle mort juridique : leurs situations de violence n’entraient pas dans les critères de la loi.
En 2020, 860 signalements de violences au sein de couples de même sexe ont été recensés, représentant 1,6 % du total des cas déclarés. Parmi ces signalements, 37 % concernaient des couples de femmes et 63 % des couples d’hommes. Ces chiffres sont presque certainement sous-estimés. La double stigmatisation — être victime de violences conjugales et devoir révéler son orientation sexuelle pour demander de l’aide — dissuade de nombreuses victimes. Dans les cas où les victimes ne souhaitent pas divulguer leur identité sexuelle, les violences continuent souvent sans contrôle.
Malgré l’extension légale des protections aux partenaires de même sexe, des formations spécifiques et des protocoles adaptés pour les professionnels travaillant avec ces couples font encore défaut. Les associations LGBT+ taïwanaises pointent la même faille depuis des années : la loi peut être exemplaire sur le papier, mais sans formation des policiers, des travailleurs sociaux et des juges aux réalités des couples homosexuels, les victimes se heurtent toujours à des réponses inadaptées.
La loi : des réformes ambitieuses mais une application inégale
La Loi de prévention des violences familiales (家庭暴力防治法) existe depuis 1998. Taïwan a été l’un des premiers pays d’Asie à se doter d’un tel cadre légal. Depuis, la loi a été amendée à plusieurs reprises. En novembre 2023, le Yuán lìfǎ (院立法, Parlement) a adopté de nouvelles modifications permettant aux forces de l’ordre d’arrêter sans mandat un agresseur qui ne cohabite pas avec la victime, et d’élargir le périmètre des ordonnances de protection. Avant cette réforme, la police ne pouvait intervenir que dans les cas de cohabitation — une faille exploitée par des ex-partenaires violents.
Les ordonnances de protection existent sous trois formes : d’urgence (délivrée la nuit ou un jour non ouvrable), temporaire et ordinaire (valable jusqu’à deux ans, renouvelable). En cas de danger imminent, le procureur, la police ou l’autorité compétente peut demander une ordonnance d’urgence verbalement, par fax ou par transmission électronique. Le système est en théorie réactif. Dans la pratique, des amendements supplémentaires à la loi sont envisagés par le ministère de l’Intérieur, car des victimes continuent d’être agressées pendant la période d’attente entre la demande d’ordonnance et son obtention — un délai qui peut coûter une vie.
Sur le plan budgétaire, les efforts sont réels. Le financement public dédié à la prévention des violences domestiques et à la protection des victimes a augmenté de 50 %, atteignant 7,5 milliards NTD (environ 203 millions €) entre 2020 et 2023. Les subventions aux gouvernements locaux ont été multipliées par 2,8, atteignant 1,24 milliard NTD (environ 33,5 millions €) sur la même période. Un programme « Social Safety Net 2.0 » pour la période 2026-2030 prévoit un renforcement des effectifs de travailleurs sociaux. La question reste de savoir si ces ressources atteignent effectivement les victimes les plus isolées.
Foire aux Questions
Pourquoi les chiffres des violences domestiques à Taïwan sont-ils en hausse constante ?
Cette hausse (136 781 cas en 2025) s’explique par deux facteurs : une libération de la parole des victimes qui osent davantage signaler les faits, mais aussi une augmentation réelle des cas graves constatée par les travailleurs sociaux sur le terrain.
Quelles sont les protections spécifiques pour les conjointes étrangères victimes d’abus ?
Depuis une réforme de 2024, les conjointes étrangères (souvent originaires d’Asie du Sud-Est) ont désormais le droit de rester à Taïwan après un divorce s’il est lié à des violences conjugales. Cela réduit leur dépendance administrative vis-à-vis d’un conjoint violent.
Les couples homosexuels sont-ils protégés par la loi taïwanaise ?
Oui. Depuis 2023, la loi inclut explicitement les partenaires de même sexe et les partenaires non cohabitants. Toutefois, les associations soulignent que le manque de formation des policiers et le poids du secret (peur du « coming out » forcé) freinent encore les signalements.
L’essentiel à retenir
- 🔴 136 781 cas de violences domestiques ont été signalés à Taïwan en 2025 — un plus haut sur cinq ans, avec une hausse de 7,4 % en un an selon l’Agence nationale de police
- 👩 Une femme sur cinq âgée de 18 à 74 ans déclare avoir été victime de violences de la part d’un partenaire intime, la violence psychologique étant la forme la plus répandue (16,76 %)
- 👨 Les hommes victimes restent largement silencieux ; la ligne d’écoute dédiée (男性關懷專線) a reçu 11 156 appels en un an, en hausse de 20 %, mais les outils d’évaluation et les hébergements d’urgence ne sont pas encore adaptés à leurs besoins
- 🏳️🌈 Les couples homosexuels sont couverts par la loi depuis l’amendement de novembre 2023, mais la double stigmatisation et l’absence de formation spécifique des professionnels limitent encore l’accès à la protection
- ⏳ Une étude de l’Université nationale de Taïwan (2025) révèle que les victimes supportent en moyenne 4,2 ans de violences avant de signaler les faits — un chiffre qui rappelle à quel point les obstacles restent structurels

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